Messages from Gaza Now – en français

Traduit par Amelie Jumel

Troisième jour de guerre

2h22 du matin,

J’essaye de dormir.

Je ne sais pas comment, il y a des bombardements tout le temps, les bruits de bombardements se mélangent, bruits de bombardements lointains, bruits encore plus lointains, bruits pas si lointains mais pas si proches non plus, bruits à proximité mais sans aucun choc, bruits très proches et le bâtiment se met à trembler, les fenêtres à vouloir s’envoler mais quelque chose, je ne sais pas quoi, les retient. Peut-être qu’au prochain bombardement, ils ne tiendront pas et exploseront tous en même temps, mais pas maintenant, pas encore. 

Après trois jours dans cette même atmosphère effroyable, impossible de dormir, mes yeux se ferment tout seuls. Pourtant, ma tête me harcèle pour que je reste éveillé – ne jamais savoir ce qu’il va se passer, ne jamais savoir si le prochain bombardement va nous frapper, ou nous forcer à évacuer comme des milliers d’autres qui ont déjà évacué leurs maisons. 

Nous préparons un sac de « secours », mais le scénario de l’évacuation est un cauchemar. Avec ma mère handicapée de 83 ans en fauteuil roulant et mon chien terrifié, heureusement j’ai ma forte et courageuse femme.

Mais nous ne savons pas encore où évacuer ? Où aller ? Il n’y pas le choix. Toute tentative de mouvement vers d’autres membres de la famille dans d’autres villes est suicidaire.  Autour de nous, des amis accueillent déjà de nombreux membres de leur propre famille. Peut-être que rester à l’intérieur de la voiture serait une option. Nous n’en savons vraiment rien.

Bon, au départ je voulais essayer de dormir. Il est 2h22, j’essaye encore une fois…

 …4h37, je pense que j’y suis arrivé. Ma femme Abeer m’appelait, j’ai entendu mon nom comme s’il venait de très loin, Abeer m’appelle encore une fois, « Quoi ? » j’ai répondu, les yeux toujours fermés.  

« On frappe à la porte. » J’ouvre les yeux, je ne vois rien, l’obscurité totale. Pas d’électricité, pas de groupe électrogène, pas la moindre lumière venant de la rue. Le noir. 

J’ai dit qu’on ne frappait pas, elle a répondu : « écoute ». J’ai écouté. On frappait doucement à la porte. J’ai pris mon téléphone portable, allumé la torche et je me suis avancé vers l’entrée. Les légers coups contre la porte continuaient :

– “Qui est-ce ?”

– La mère de Saleh (notre voisine du cinquième étage). 

– (Sans ouvrir la porte) “Qu’est-ce qu’il y a, Om Saleh ?”.

– C’est Salma, ta fille qui est au Liban, elle essayait de te joindre depuis des heures, et comme elle n’y arrivait pas, elle a appelé ma nièce en Jordanie, qui m’a appelée pour te joindre, elle est tellement paniquée que tu ne répondes pas.

– Merci, Om Saleh.

J’essaie d’appeler Salma, c’est impossible, pas d’internet, pas de téléphone portable depuis 23 heures hier soir, quand l’aviation israélienne a bombardé la compagnie de télécommunications.

Salma, notre fille unique, qui est loin de nous pour la première fois de sa vie, est au Liban depuis un mois pour son master. Je suis très frustré, je dois trouver un moyen de la contacter, de la calmer, je sais qu’elle va s’effondrer si elle n’a pas de nouvelles, elle a déjà pensé à arrêter son master et à revenir pour être avec nous.

Pendant ce temps, les bombardements continuent, le chien reste collé à moi de peur, ma mère se réveille en demandant d’aller aux toilettes. Et j’essaie de réfléchir à ce qu’il faut faire.

J’essaie d’appeler Salma avec mon portable, mais tous les appels échouent.

Je suis descendu au sous-sol de l’immeuble où se sont réfugiées au moins 6 familles des étages supérieurs de l’immeuble. J’ai demandé s’il y avait d’autres moyens d’accès à internet ou de communication, ils m’ont répondu “non, nous avons tous perdu ce privilège”.

Le gardien de l’immeuble me dit : “Si vous sortez de l’immeuble, vous aurez peut-être du réseau.” Sortir ? Dans l’obscurité ?  Dans la rue ? Alors que des bombardements ont lieu chaque seconde et que personne ne sait où ils tombent et quelles sont les cibles ? 

Sans réfléchir plus d’une seconde, je suis sorti de l’immeuble dans la direction que le garde m’avait indiquée. J’ai essayé d’appeler, sans succès, me suis éloigné, réessayé, sans succès, me suis éloigné encore et réessayé, sans succès, me suis encore éloigné et réessayé, après au moins 17 fois, le téléphone portable a sonné de l’autre côté. Salma, enfin. Elle n’a rien dit. Elle s’est mise à pleurer profondément. Je comprenais, j’imaginais ce qu’elle avait vécu pendant toutes ces heures sans pouvoir nous joindre. Je l’ai laissée pleurer, j’avais très envie de pleurer moi aussi, je ne pouvais pas, je ne devais pas. 

– « Que te dire Salma ? Nous allons bien, nous sommes en vie, tu sais que toutes les communications ont été coupées. »

 

Je ne sais vraiment pas ce que j’ai pu raconter le temps qu’elle se calme. Puis elle est allée à l’université et je suis retourné chez moi en pensant à Abeer : si nous devions évacuer, où aller ?

Il est 9h45. J’arrête d’écrire.

 

Salma message

Message de Salma Madhoun (Beyrouth) à Jonathan Chadwick (Londres).

Ma famille n’a plus d’accès internet depuis hier, nous avons donc décidé qu’ils m’envoient un texto toutes les deux heures pour me rassurer.

Tant que je n’aurais pas leur message, je vomirais tripes et boyaux de terreur. Qu’Allah les protège.

(Après un moment)

Je me sens coupable d’être en sécurité !

(Plus tard)

J’imagine que les pigeons qui volent près de ma fenêtre sont des missiles sur le point de me tuer.

Puis elle écrit :

Il n’y a pas de couverture médiatique, plus de sept journalistes ont été tués, il n’y a pas d’électricité, pas d’internet, pas de numéros de secours, pas d’eau et aucune aide ne peut entrer dans la bande de Gaza. Aujourd’hui Gaza est plus qu’une prison à ciel ouvert, c’est aussi une zone de génocide complètement verrouillée.

Cette agression n’exclut personne, même pas les enfants. Je me demande comment ils peuvent justifier une occupation si agressive. Innocents, civiles, femmes, enfants sont tués de la pire façon. Ils voient leurs familles et les personnes qu’ils aiment mourir sous leurs yeux.

Les soignants voient les cadavres de leurs familles au milieu de ceux des victimes qu’ils essaient d’aider. De nombreux hôpitaux dans la bande de Gaza ne fonctionnent plus du tout à cause des bombardements sur les hôpitaux, et même les ambulances sont visées. Cette occupation hostile ne veut pas soigner les blessés. Ils ont un but clair : éliminer la ville et ses habitants. La Défense Civile et la Croix Rouge sont incapables d’atteindre les lieux de massacres et ne peuvent pas aider les nombreuses personnes victimes de cette agression. Les gens pleurent et appellent à l’aide sous les décombres sans aucune aide extérieure.

Où est la communauté internationale qui est supposée appliquer le Droit Humanitaire International ? Pourquoi les lèche-bottes toujours peureux ferment les yeux et n’ouvrent pas la bouche ? Qu’est ce qui fera bouger les pays et la volonté générale à part un massacre total ?

J’ai quitté Gaza il y a un mois pour faire une maitrise au Liban.  Cette décision a été difficile à prendre car tout peut arriver à n’importe qui, n’importe quand, à Gaza. Mais mes parents m’ont soutenue et j’ai voyagé pour suivre une meilleure éducation dans une université réputée.

Maintenant, je suis à 300 km de mes parents et ça me parait à des millions de kilomètres car retourner à Gaza est presque impossible. La distance augmente mon sentiment d’impuissance et je meurs d’envie d’être avec ma famille.

POURQUOI AI-JE PENSÉ QUE PARTIR POUR UNE ÉDUCATION MEILLEURE ÉTAIT UNE BONNE IDÉE ? ALORS QUE MA FAMILLE ET MES AMIS SONT ATTAQUÉS ET QUE MA DESTINÉE EST, ET SERA TOUJOURS, DE VIVRE SOUS CETTE HORRIBLE OCCUPATION.

 

Sixième jour de guerre 

2h22 du matin, quelle coïncidence ! 

Comment se fait-il que ce soit à la même heure que le troisième jour ?

 À 2h22 Abeer, ma femme, me réveille. Je me suis couché à 1h45.

– « Qu’est-ce qu’il y a ? »
– « Lève-toi et viens voir ça. »
– « Quoi ? »

Elle me montre un message qu’elle a reçu sur son portable : Le CICR (Comité International de la Croix Rouge) a envoyé un message à tout son personnel lui demandant d’évacuer la ville et le nord de Gaza vers le centre car l’armée israélienne prévoit de tout détruire. 

Tous les habitants des deux municipalités du Nord doivent partir entre le lever du jour et 14 heures.

Quoi ? Deux municipalités sur cinq vont être complètement détruites, plus d’un million de personnes vont devoir partir vers le centre et le sud ?

Avec le message, il y avait une carte de Gaza qui montrait les zones à évacuer.  

En raison des bombardements continus, de nombreuses familles de l’immeuble où nous vivons passent la nuit dans les sous-sols. C’est un immeuble de 7 étages et 32 appartements. 

J’enfile des vêtements et descends voir si d’autres personnes ont reçu un message pareil. 

Au sous-sol, sur un grand tapis et quelques matelas, huit hommes et treize garçons dorment. Je réveille l’un des voisins et commence à discuter avec lui du message. Le reste des hommes se réveille, certains commencent à appeler, en quelques minutes le message est confirmé par plusieurs personnes, le personnel de l’ONU a également reçu le même message. 

Que faire ?

Pendant plus de 30 minutes, chacun retourne vers son appartement, puis revient, d’autres voisins se rajoutent, une question reste en suspens, sans réponse : qu’avez-vous décidé ?

Il est 5h30 du matin, il fait toujours nuit, le jour n’est pas encore levé.

Je rentre chez moi pour en discuter avec Abeer. Elle travaille pour une organisation humanitaire internationale, HI (Humanity and Inclusion), elle a déjà reçu le même message de son OGN.

Où aller ? La seconde question qui reste sans réponse. Et ma vieille mère qui ne peut pas bouger ? Et notre chien ? Et notre maison ? Que va-t-il arriver à notre maison ? Nous avons passé 25 ans de notre vie à travailler corps et âme pour pouvoir s’acheter notre propre maison !

De 2h22 à 6h30, impossible d’avoir les idées claires. Nous n’avons pas confiance en les Israéliens, ils pourraient commettre des massacres, ils l’ont déjà fait, plusieurs fois, nous étions là. Nous ne pouvons pas prendre le risque de rester.

Les sacs de « secours » sont prêts depuis le premier jour de guerre à Gaza.

Nous décidons de partir vers le centre, au camp de Nuseirat, pour se réfugier dans la famille d’Abeer qui accueille déjà la famille de sa sœur (le père, la mère et les deux filles).

Á 6h45 alors que nous chargeons la voiture de tout ce qui pourrait être nécessaire, Salma, ma fille, qui est en master au Liban appelle. Elle a entendu les nouvelles, elle est paniquée, elle est en larmes, nous essayons de la calmer, il n’y a pas de mots pour calmer qui que ce soit dans ces moments-là. Elle finit par comprendre que nous sommes toujours en vie et que nous allons partir.

 Salma fait une maitrise en droits de l’homme et démocratie, elle fait un IHRL et un IHL (belles abréviations qui portent des significations très profondes) le Droit International des Droits de L’Homme et le Droit International Humanitaire. Des lois qui peuvent amener tout criminel contre l’humanité à répondre de ses actes devant la Cour Internationale de Justice. 

Pourtant, ces grands mots ne s’appliquent pas à tout le monde. Ils peuvent s’appliquer à des petits pays faibles, mais jamais aux pays “occidentaux”, et ne s’appliqueront bien sûr jamais à Israël, quoi qu’il fasse. 

L’occupation militaire est déjà considérée comme un crime contre l’humanité dans d’autres nations, mais Israël occupe la Palestine depuis des décennies et n’a jamais été remis en question.

Israël a mené plus de cinq guerres contre Gaza, tuant des milliers de personnes, hommes, femmes et enfants, détruisant des maisons, des bâtiments, des écoles, des hôpitaux, et pourtant Israël n’a jamais été tenu pour responsable. Aujourd’hui, Israël pratique un génocide et un nettoyage ethnique contre 1,1 million de personnes, les dépossédant de leurs maisons, les jetant dans l’inconnu. Et pourtant, le monde regarde, et qui plus est, justifie ce que fait Israël.

Plus de 2 500 morts, dont au moins 800 enfants et 450 femmes, plus de 8 000 blessés, des milliers de maisons et de bâtiments civils détruits. Pourtant, les mains israéliennes sont libres de continuer à faire couler notre sang.

Depuis 55 ans que je vis sur cette terre, je n’ai été témoin que de violence, de prison, de mort, de sang, de bombardements, d’attaques aériennes, d’embargo, de restrictions de mouvement, aucun espoir, aucune sécurité et pourquoi ? Pourquoi tout cela ? Parce que par hasard je suis né à Gaza. Est-ce que c’est de ma faute ? De quoi m’accusez-vous ? Dès ton premier souffle de vie à Gaza, tu es considéré comme terroriste par les Israéliens qui avec le feu vert de l’Occident peuvent nous faire tout ce qu’ils veulent.

Il est 6h55, mon portable sonne, c’est le fils de mon ami dont la maison a été gravement endommagée il y a deux jours par le bombardement d’un immeuble voisin.

– Je réponds à l’appel : “Oui, Yousif, je t’écoute.”

– Yousif : “Nous devons partir maintenant pour Khan Younis, et comme notre maison était endommagée, nous avons déménagé dans l’ONG où mon père travaille. Maintenant j’ai trop de monde pour aller à Khan Younis. Est-ce que tu as une place dans ta voiture pour 2 ou 3 personnes ?”

Je sais qu’une grande partie de la famille de Yousif a déménagé de Khozaa, un village situé à l’est de Khan Younis qui a été lourdement bombardé au cours des deux premiers jours de la guerre. Je ne peux que répondre : “oui”.

J’en parle avec Abeer, nous avons déjà rempli la moitié de la banquette arrière avec des affaires à emporter, mais nous ne pouvons pas laisser la famille de mon ami sans aide. Nous commençons à réorganiser nos priorités et nous ramenons la moitié des affaires dans notre maison.

7h25 du matin, nous nous dirigeons vers la maison de mes amis, ma vieille mère sur le siège avant et Abeer et le chien sur le siège arrière, libérant ainsi de l’espace pour accueillir deux autres personnes. La famille de mon ami était encore en train de faire ses bagages, ils sont plus de 25 personnes, entassées dans deux grosses voitures. Nous avons pris avec nous une autre vieille dame et un jeune homme.

Un énorme bruit de bombardement, pas très loin mais on ne sait pas où. 

Avant de commencer, nous avons discuté de la route à prendre, de celle qui serait la plus sûre. Gaza fait 42 km de long et 6 à 12 km de large. Il n’y a que deux routes principales allant du nord au sud, la route maritime, exposée aux bombardements de la marine israélienne, et la route de Salah Aldeen, exposée aux frappes aériennes et aux bombardements de l’artillerie depuis l’est. 

Nous n’avons pas beaucoup de temps pour réfléchir, les chances sont 50-50.

Nous commençons à rouler, la route maritime est vide, très peu de voitures, certaines conduisent à contrecœur et d’autres très vite. De temps en temps, nous voyons des bâtiments détruits du côté de la route, des décombres qui coupent le passage et que nous devons contourner.

En regardant la mer, les bateaux de la marine à l’horizon, la vieille dame se met à prier bruyamment, Abeer essaie de discuter avec les vieilles dames pour les apaiser, tandis que notre chien est complètement silencieux, comme s’il savait que quelque chose n’allait pas.

Bruits de bombardement continus.

Nous avions prévu de nous arrêter à la zone centrale à seulement 14 km, mais nous ne pouvons pas laisser nos amis, nous continuons avec eux jusqu’à Khan Younis à 32 km.

Nous sommes arrivés sains et saufs. Ils nous demandent de rester avec eux et de ne pas repartir car cela pourrait être très dangereux. C’est une option, mais il n’y a pas assez de place pour dormir, nous avons cherché à louer un appartement mais c’est trop tard. Des milliers de familles sont arrivées avant nous de l’est de Khan Younis et d’ailleurs, remplissant chaque recoin de Khan Younis, y compris les écoles, les clubs sportifs, les salles de mariage, les restaurants, les locaux des ONG, chaque espace vide est rempli par de nouveaux réfugiés. Une nouvelle diaspora pour les Palestiniens, une nouvelle immigration, une nouvelle catastrophe.

Des bruits de bombardements proviennent de toutes parts.

Ma mère pleure de douleur, plus d’une heure et demie dans la voiture, son corps ne peut pas le tolérer. Nous commençons notre voyage vers la zone centrale et le camp de Nuseirat où vit la famille de ma femme. Nous roulons vers le nord et de plus en plus de voitures arrivent du nord vers le sud, des voitures pleines de gens et d’objets, presque toutes les voitures ont des matelas attachés sur le toit. On peut voir des matelas et des couvertures tombés sur la route.

Des bruits de bombardements en permanence.

9:42 – Arrivée à Nuseirat. Tout le monde commence à vider la voiture, la nourriture que nous avons apportée de notre réfrigérateur a dû être jetée, la viande et le poulet étaient pourris car l’électricité était coupée pendant les deux derniers jours.
– Avez-vous assez de gaz de cuisine ? Je leur demande, car je sais qu’ils n’en ont peut-être pas. Nous en avons. Avez-vous assez de matelas ? Nous en avons. Avez-vous assez d’eau potable ? Nous en avons.

Des bruits de bombardement sans arrêt.

Une fois la voiture vide, je me remets en route, Abeer crie : “Qu’est-ce que tu fais ? Où vas-tu ?”
– “Je rentre à Gaza pour ramener ce que nous avons laissé à la maison. On ne pourra pas vivre sans”. J’ai répondu et j’ai roulé en ignorant ses cris.
Je savais que retourner à Gaza en voiture était suicidaire, les Israéliens veulent que nous partions vers le sud et pas que nous remontions au nord. En moins de 12 minutes, j’étais à la maison, je crois que j’ai roulé à plus de 140 km/h, non pas par courage, mais par peur !

J’ai rempli la voiture de tout ce que je pouvais y mettre : bouteilles d’eau, matelas, couvertures, deux bouteilles de gaz de cuisine de 12 kg chacun, et même des biscuits que j’ai trouvés, en pensant aux enfants.

Pendant que j’écris, il y a des bruits de bombardements et de drones en permanence.

C’est le deuxième jour chez mon beau-père. Je ne sais pas quoi faire, j’essaie d’appeler notre fille au Liban de temps en temps, pas d’internet, pas d’électricité, l’eau commence à manquer, juste assez pour les 3 jours à venir en se rationnant.

Les bombardements continuent.

 

Je ne sais pas quel jour

Je ne sais pas quel jour nous sommes avec cette maudite guerre.

Assis sur le bureau de la clinique de l’UNRWA à Nuseirat. Ma femme a décidé hier qu’elle ne pouvait pas rester sans rien faire. Elle travaille pour l’ONG Humanity and Inclusion, ils ont un stock de matériel d’assistance, de fournitures médicales, de fauteuils roulants et autres.

Elle a contacté son collègue Osama ; il était déjà sur le terrain à la recherche de main d’œuvre supplémentaire. Nous nous sommes rendus dans les écoles de l’UNRWA où les personnes déplacées étaient réfugiées. Nous avons visité 4 écoles pour compter le nombre de personnes handicapées, de femmes enceintes, de personnes âgées malades, de bébés allaités et de blessés ayant besoin de matériel médical. Il y avait un monde infernal dans les écoles, plus de 4000 personnes dans chaque. Dans les écoles, il y a 22 salles de classe, 2 salles d’administration et 12 salles de bain, avec une cour d’environ de 120 mètres carrés.

À l’intérieur, les femmes et les enfants sont entassés, les hommes sont tous dans la cour.

On se demande comment ils y arrivent, si ils y arrivent ?!

Pas d’eau, les maladies de peau commencent à se propager, comme une pandémie.
Nous avons rencontré les bénévoles et la personne responsable du centre pour d’obtenir des informations sur les différents besoins des personnes. Des centaines de personnes se sont rassemblées autour de nous, espérant que nous pourrions les aider à trouver de la nourriture ou tout autre produit de base. La foule, le bruit, 5000 personnes qui parlent, crient, se battent, se disputent en même temps dans un espace restreint, des enfants qui pleurent, l’odeur est insupportable.

En 3 heures, nous avons recueilli les informations nécessaires :
– 278 personnes handicapées,
– 301 femmes enceintes
– 167 bébés allaités
– 77 blessés ayant besoin de matériel médical
– 198 hommes et femmes âgés ayant besoin d’appareils d’assistance, de fauteuils roulants, de béquilles, etc.

De retour à la clinique de l’UNRWA, le collègue d’Abeer a coordonné l’acheminement de tout le stock de Dir Elbalah à Nuseirat. Abeer a commencé à faire des vérifications avec l’équipe de l’UNRWA afin d’éviter les doublons dans la distribution. Osama est arrivé avec un gros camion rempli de matériel que nous devions apporter à la réserve de la clinique. Nous étions moi, Osama, Abeer, 2 femmes volontaires et 2 hommes de l’UNRWA. Il nous a fallu 2 heures pour décharger le camion, nous étions tous épuisés, il était tard, la nuit allait tomber dans 45 minutes, c’était trop dangereux de se déplacer à la nuit tombée, nous avions vraiment peur. Nous avons décidé de reporter la distribution au lendemain.

C’est le lendemain que j’écris ces lignes. Osama est arrivé avec un nouveau camion à décharger. Il y a assez de monde pour aider, il est 11 heures du matin.

 

Huitième jour

Assis à ne rien faire avec la tête remplie d’horribles scénarios. Mon beau-frère qui s’est aussi réfugié dans la famille de nos épouses à Nuseirat avec sa femme et ses 2 filles, est assis au sol en train de parler au téléphone pour vérifier si ses frères qui se sont réfugiés dans une école à 2 km de chez nous sont en sécurité.
Il demande : “Où sont tombés les derniers bombardements que nous avons entendus ? Y a-t-il des morts ? Vous êtes loin de l’endroit ? »
Il raccroche son portable, tout le monde commence à lui demander où, qu’est-ce qui s’est passé ? Qui est la cible ? Combien de morts ? Tes frères vont bien ?
« Ils vont bien » répond Mohammed. Le bombardement était proche, il visait une maison. Il y a 30 morts, des hommes, des femmes, des enfants et des bébés.
Ils sont tous de Nuseirat et commencent à se demander de qui il peut s’agir, quelle maison a été bombardée. Je suis resté assis là, à écouter et à regarder.
Un drone dans le ciel fait un bruit incessant, le bruit résonne dans ma tête. Le bruit des bombardements au loin.
Soudain, Abeer brise mon silence :

« Tu as rêvé la nuit dernière. Tu ne sais pas ce que tu as rêvé ? Qu’est-ce qui s’est passé ? Tu ne sais vraiment pas ? 

– De quoi parles-tu ? 

– Tu as fait un cauchemar la nuit dernière.

– Moi ? ??!! Vraiment 

(Toute la famille dort au premier étage, moi et ma mère au deuxième.)  

– Oui, tu as fait un cauchemar, tu criais maman, maman, oh mon Dieu, ma mère !

Mohammed et sa femme ont accouru en pensant que quelque chose arrivait à ta mère, tu étais endormi et ta mère aussi, ils ont essayé de te réveiller, sans succès. Tu as continué à dormir.

– Je ne sais vraiment pas de quoi vous parlez, de toute façon, il n’y a pas de honte, c’est le moins qui puisse arriver à quelqu’un dans notre situation. »

Bruit de bombardement, ni proche, ni loin.

Après cette histoire, ils se remettent à bavarder, la nuit tombe, nous allumons une bougie.

 

Neuvième Jour

9 h 52, sur mon matelas, seul dans l’obscurité, utilisant la lumière de mon portable au risque de perdre de la batterie, espérant finir de mettre ce que j’ai dans la tête sur papier, oui, je suis en train de réécrire ce que j’ai écrit hier car j’ai réussi à un peu charger la batterie de mon ordinateur à la mosquée d’à côté qui a des panneaux solaires. 

Assis sur mon matelas, j’essaie de me souvenir de ce qui s’est passé au cours de cette étrange journée.

Des bombardements de temps en temps, et le bruit affreux du drone en permanence au-dessus de ma tête. 

À 10 heures du matin, je suis allé au marché de Nuseirat. C’est dans le camp de Nuseirat, au centre de la bande de Gaza, que je me suis réfugié avec ma femme et ma mère handicapée de 83 ans, après avoir quitté ma maison dans la ville de Gaza à la recherche d’une sécurité précaire dans la famille de ma femme.

Le camp a une rue principale qui traverse le centre, de la route de Salahaddeen jusqu’à la route de la mer. Le marché principal fait 200 mètres de long et se trouve au milieu de cette rue. Des deux côtés, on trouve des magasins, des supermarchés, des épiceries, des vendeurs de légumes, de viande, de poulet, des magasins d’articles ménagers, de vêtements, d’articles d’occasion, bref, tout ce qu’il faut.

Le camp de Nuseirat, qui compte 35 000 habitants, a soudainement accueilli, en l’espace de deux jours, plus de 100 000 personnes qui ont fui le nord et la ville de Gaza à la recherche d’un refuge et de sécurité. La majorité s’est réfugiée dans les 13 écoles du camp, sans rien, absolument rien d’autre que ce qu’ils ont pu apporter avec eux. Pas de moyens de subsistance, pas de nourriture, pas d’eau, pas de lits, de couvertures, de matelas, de tapis, rien. Ils espéraient que l’UNRWA et les ONG leur fourniraient les produits de première nécessité. 

Je connais le camp de Nuseirat, il est toujours très animé. Il n’y a que cette rue de 200 mètres de long et 20 mètres de large. 

Arrivé au marché à 10h20. Ce n’est qu’à 5 minutes en voiture de la maison de mon beau-père. Ce que j’ai vu, ce n’était pas le marché que je connais ! Des milliers et des milliers de personnes partout, des hommes, des femmes, des garçons, des filles, des personnes âgées, des mères portant leurs enfants, tous les âges. Ils allaient et venaient, de gauche à droite, entraient et sortaient des magasins des deux côtés de la rue pour acheter du pain ou des produits de base.

 En regardant le visage des gens, on s’aperçoit que quelque chose ne va pas, que ce n’est pas normal, que les visages sont très sombres, que les hommes ont la tête baissée, que l’on sent immédiatement qu’ils sont brisés, faibles, vaincus, incapables d’assurer la sécurité de leurs enfants, la première chose que les pères devraient pouvoir assurer à leur famille, ils l’ont perdue. Vous marchez entre les gens et vous sentez la peur, la panique, le désespoir, vous sentez l’obscurité qui les traverse, il fait jour et c’est très sombre, l’obscurité s’est transformée en quelque chose de tangible, quelque chose que vous pouvez toucher de la main. 

Tout le monde se déplace rapidement, on pourrait croire qu’ils sont pressés d’acheter de la nourriture ou des produits de première nécessité. Mais en y regardant de plus près, on se rend compte qu’ils vont vite pour cacher leurs sentiments de honte et de peur, une honte qu’ils n’ont pas le droit de ressentir mais qu’ils ressentent. Ils veulent cacher leur impuissance, leurs inquiétudes, leurs préoccupations, leur colère et leur frustration. 

C’est le jour du jugement.

Ils ont quitté leurs maisons sans savoir s’ils y reviendront un jour, les histoires de leurs pères et de leurs grands-pères sur le déplacement et l’immigration forcée de 1948 et 1967 plein la tête. Les Palestiniens ont perdu leurs maisons, leurs terres, beaucoup ont perdu la vie dans ce génocide. Ils sont paniqués à l’idée d’un nouveau génocide. Ce serait ça le destin des Palestiniens ? De subir de temps en temps un nouveau génocide ?

J’essaie de me concentrer. Pourquoi suis-je allé au marché déjà ? Ah oui, j’ai besoin d’acheter du pain et de la nourriture. À la boulangerie, il y a une queue de plus de 100 personnes, ça va prendre des heures pour avoir du pain. J’ai demandé à mon beau-frère de se mettre dans la file d’attente et je vais au supermarché pour acheter le reste. 

Le bruit d’un bombardement très violent. Toutes les personnes présentes sur le marché se sont figées, y compris moi, pendant un instant, comme si quelqu’un nous avait mis sur pause avec une télécommande, puis nous avait remis en marche. Les gens continuent à faire ce qu’ils font, personne ne s’arrête pour savoir où était le bombardement, car il y en a toutes les 5 minutes. Des centaines de bombardements chaque jour, partout, des histoires de maisons écroulées sur leurs habitants. 

Nous sommes coupés du monde, sans internet, sans radio, sans télévision, sans nouvelles. Nous sommes les nouvelles, mais nous ne savons rien de nous-mêmes, seulement des portables qui se connectent difficilement après plusieurs tentatives.  Personne n’arrive à être au courant de ce qui se passe. 

En allant au supermarché, mon portable sonne, c’est ma femme Abeer, elle crie : reviens là-maintenant, Salma notre fille a eu une crise de panique, elle pleure, elle est incontrôlable. Salma, notre fille unique est au Liban. J’ai pris le volant, récupéré mon beau-frère et suis rentré au plus vite sans avoir ramené de pain.  

Sur le chemin du retour, nous avons vu une ambulance et des gens se rassembler près d’une maison détruite près du cimetière qui se trouve à 300 mètres de notre maison et du marché. Deux corps couverts gisaient sur le bord de la route et des ambulanciers en ramener un troisième.

En arrivant, je demande ce qu’il se passe et Abeer répond que Salma a entendu aux nouvelles qu’un attentat à la bombe avait eu lieu dans une maison près du cimetière, qu’elle sait que notre maison n’est pas loin, qu’elle a paniqué, qu’elle pensait que nous étions blessés.

J’ai appelé Salma. Après plus de 13 tentatives d’appel tous échoués, Salma a finalement répondu. Ma fille bien-aimée, nous sommes en sécurité, c’était loin de nous. Il m’a fallu 5 minutes pour la calmer. 

Moi et Abeer sommes à Nuseirat, le cimetière était à 300 mètres de chacun de nous, nous ne savions pas ce qu’il se passait. Ma fille, qui vit à 270 km au Liban, a appris la nouvelle avant nous. Ils nous laissent dans l’ignorance. 

Bon. C’est assez pour ce soir, je n’ai bientôt plus de batterie sur mon portable et j’ai une douleur dans le dos qui n’est plus supportable.

 

De nouveau au marché 

Jeudi 19 octobre 2023

Des bombardements très rapprochés et continus secouent notre maison. Je ne sais vraiment pas si nous allons survivre à cette nuit.

Le bombardement a eu lieu à Allzahra City, un complexe résidentiel situé entre la ville de Gaza et le camp de réfugiés de Nureisat. 32 maisons ont été complètement détruites. La ville a disparu. Personne ne sait combien de personnes ont été tuées…

À 9 heures, je me dirige vers la clinique de l’UNRWA  (Office de Secours et de Travaux des Nations Unies) avec ma femme pour coordonner et distribuer le matériel d’assistance disponible : kits de dignité pour les femmes, béquilles, fauteuils roulants pour les personnes que nous avons identifiées hier dans les quatre écoles qui servent d’abris.

Au marché, aucun jour n’est le même, chaque jour est différent. 

Il y a une foule immense, les gens sont tous les mêmes, visages sombres, têtes baissées. Quelque chose a changé, les gens ne sont plus pressés, ils marchent comme des zombies, comme s’ils n’avaient pas de but.

Alors que je marche comme tous les autres, un homme me bouscule et mes lunettes, que je porte sur ma poitrine, attachées à ma chemise, tombent par terre et se cassent. L’homme continue à marcher sans rien dire, sans même se retourner pour voir qui il a heurté.

J’avais prévu d’arriver à la clinique de l’UNRWA, d’y laisser Abeer et d’aller faire quelques courses. Il faut maintenant ajouter à ma liste : lunettes de vue. Comment puis-je écrire ou lire sans elles ? 

Juste un autre article à acheter aujourd’hui en plus du pain et des légumes, et peut-être un poulet si je peux en trouver un. Il n’y a pas un seul fruit au marché. 

Mardi, à 4h30 du matin, les forces aériennes israéliennes ont frappé l’une des deux seules boulangeries du camp, tuant 9 personnes. Les boulangers étaient en train de travailler pour préparer autant de pain que possible.

Aujourd’hui, la file d’attente à la boulangerie a doublé. Alors qu’elle ne comptait que quelques centaines de personnes sur une cinquantaine de mètres le long de la rue, aujourd’hui les personnes qui font la queue sont innombrables. Oubliez le pain, il vous faudra une demi-journée d’attente pour obtenir assez de pain pour une journée et vous ne pouvez pas acheter la quantité que vous voulez parce que les quantités sont limitées pour permettre à tout le monde d’en avoir.

Que faire ? Je vais acheter de la farine à pain et le faire à la maison, mais comment ? Comme nos grands-parents le faisaient il y a 80 ans dans notre patrie à Almajdal (qui est maintenant une ville israélienne appelée Ashkelon), au feu de bois !

Heureusement, mes beaux-parents vivent dans une zone semi-rurale où l’on peut trouver du bois. Je ne sais pas combien de temps ça va durer, mais planifions au jour le jour. 

J’ai fait le tour des supermarchés et des épiceries à la recherche de farine, mais il y en avait nulle part.  Au bout de quelques heures, j’ai vu un homme portant un sac de 30 kg de farine à pain, et je lui ai demandé où il l’avait acheté. Il m’a répondu que c’était au supermarché Albaba, dans le camp de réfugiés de Bureij.

Le camp de Bureij se trouve aussi au centre de la bande de Gaza, du côté est de la route de Salahaddeen, tandis que Nuseirat se trouve du côté ouest, près de la mer. Quel dilemme ! Marcher ou même traverser la route de Salahaddeen n’est pas du tout sûr, mais je n’ai pas le choix. J’ai conduit jusqu’à Bureij, le supermarché était au milieu du camp, et heureusement il y avait encore de la farine. J’ai acheté 30 kg. L’homme a refusé de m’en vendre plus en disant “d’autres personnes en ont aussi besoin, j’ai mes propres clients et je ne veux pas les décevoir”. Ça se comprend !

De retour à la clinique de l’UNRWA, Abeer et sa sœur, qui elle aussi a décidé de faire du bénévolat, ainsi que d’autres collègues, étaient là après une longue journée dans les abris scolaires. Ils étaient visiblement fatiguées, épuisées, et je leur ai demandé : “Avez-vous mangé ou bu quelque chose ?”. Ils ont répondu que non, alors je suis allé à l’épicerie voisine et j’ai acheté du jus de fruit et des biscuits. J’avais très faim et très soif moi aussi et en revenant, j’ai sorti un biscuit du paquet et commencé à le manger, quand j’ai vu un enfant assis sur le trottoir qui me regardait. Il avait l’air pauvre, avec des vêtements sales et les pieds nus. J’ai pris un biscuit et le lui ai offert. Il n’a pas voulu le prendre au début, mais j’ai insisté et il a fini par le prendre. J’ai décidé de ne plus jamais recommencer, c’est à dire, ne plus jamais manger de biscuits dans la rue.

 

Les amis

J’ai appelé un ami aujourd’hui, qui a quitté la ville de Gaza pour s’installer à Rafah avec sa famille. Rafah est la ville la plus proche de la frontière égyptienne.

« – Comment vas-tu ? 

– Je vais bien. 

– La famille ? 

– Nous allons tous bien. 

– Où êtes-vous ? 

– Dans une école à Tel Elsultan à Rafah. 

– Pourquoi dans une l’école ? Je peux vous trouver un appartement, un de mes amis à Rafah m’a proposé de m’accueillir avec ma famille. Il vous recevra avec plaisir.

– Non, non merci, je suis bien ici. 

– Qu’est-ce que tu racontes ? Je sais dans quelles conditions vivent les gens dans les écoles.

– Ne t’inquiète pas, je suis bien ici. Beaucoup d’amis m’ont proposé des appartements, mais je reste ici, dans l’école. 

– D’accord mon ami, comme tu veux. Soyez prudents. »

(Fin de l’appel.)

Quel entêtement ! Il refuse de l’aide. Un jour son orgueil le tuera !

Mais, pourquoi le juger ? Des milliers de maisons ont été bombardées sans avertissement. Peut-être avait-il peur d’aller dans une maison qu’il ne connaît pas, peut-être pensait-il être plus en sécurité dans l’école.

Ces écoles ont été désignées comme des abris d’urgence par l’UNRWA et le Bureau des Affaires Humanitaires des Nations Unies en coordination avec les Israéliens il y a des années, après la guerre de 2014. Elles devraient être protégées.

Pourtant, il y a deux jours, à Khan Younis, un attentat à la bombe a eu lieu à l’entrée de l’un de ces abris scolaires, cinq personnes ont été tuées et 22 blessées. Il y a cinq jours, des bombes sont tombées à proximité d’un autre abri scolaire dans le camp de Maghazi, et trois personnes ont été tuées. 

Dans tous les cas, chacun essaie de survivre comme il pense être le mieux, comme il peut. 

J’ai appelé un autre ami, Majed, qui a également quitté le nord de Gaza pour s’installer dans un autre abri scolaire à Khan Younis (à 5 km de la frontière égyptienne). 

« – Comment vas-tu ?

– Je vais bien.

– Quelle est la situation à l’école ? 

– Je n’y suis plus, je suis retourné chez moi à la ville de Gaza. 

– Quoi ?… mais c’est très dangereux ! 

– Peu importe… c’est beaucoup mieux que de rester à l’école. 4000 personnes dans un espace aussi restreint, les femmes et les jeunes enfants sont entassés dans 22 pièces, les hommes sont à même le sol dans la cour de l’école, des files d’attente pour utiliser des toilettes répugnantes, pas d’eau, pas de nourriture, pas d’électricité, pas de lumière la nuit, pas d’intimité, beaucoup de tension. Les gens se battent et se disputent pour tout. Je ne pouvais pas tolérer cette vie. Ici, je suis chez moi et je ne vais nulle part. Si je survis, je survis. Si je meurs, que ce soit dans la dignité. »

Je ne pouvais rien dire d’autre que “Porte-toi bien mon ami et reste à l’abri. J’espère qu’on se verra bientôt.” Il était furieux lorsqu’il parlait, je peux comprendre. 

Un autre ami, Jaber, s’est rendu en Égypte deux jours avant la guerre et ne peut plus revenir car les frontières avec l’Égypte sont fermées. Sa famille élargie a quitté l’est de Khan Younis pour se réfugier chez lui à la ville de Gaza le deuxième jour de la guerre. Un petit appartement où vivent 32 personnes : mères âgées, femmes, jeunes et enfants en bas âge. 

Le troisième jour, une maison située de l’autre côté de la rue, à seulement 20 mètres de la sienne, a été bombardée alors que sa famille se trouvait à l’intérieur. La façade de sa maison a été complètement détruite, mais par miracle, aucun membre de sa famille n’a été tué ou blessé. Je ne peux pas réaliser ou même imaginer ce qu’il doit penser ou ressentir. Et vous ?

 

20 octobre 2023

Je me dirige vers le marché. Le cousin d’Abeer vit là-bas, il a accès à Internet. 

Je marche car je n’ai plus d’essence pour ma voiture et, bien sûr, les stations-service sont vides car les carburants n’entrent à Gaza qu’à partir d’Israël (comme toutes les autres marchandises). Les quantités sont limitées et ne sont jamais suffisantes pour plus d’une semaine. Ça fait partie du blocus et de la punition collective contre Gaza.

Je marche avec mon beau-frère, essayant de trouver un véhicule pour nous emmener. Après 10 minutes de marche, une grosse camionnette s’arrête et nous embarque. C’était un homme gentil. Sur la banquette arrière, il y avait une femme qui, elle aussi, avait été prise en charge par le conducteur. 

Nous sommes à environ 100 mètres du marché, près d’un abri scolaire et d’une petite rue secondaire menant à la route principale où se trouve le marché – tout à coup, il y a une grosse explosion derrière nous. Un énorme nuage de fumée noire s’élève dans le ciel. La camionnette tremble, la poussière envahit le véhicule et le conducteur s’arrête. De nombreuses personnes commencent à sortir de l’école en courant. Au moment où nous quittons la camionnette, une autre grosse explosion se produit devant nous, beaucoup plus proche, la même vague de fumée et de feu, les gens crient, hurlent, pleurent, courent… je ne sais pas où aller, je suis perdu…

Est-ce que je dois faire demi-tour ? Est-ce que je dois continuer ? Peut-être que le marché serait plus sûr car il y a des milliers de personnes dans la rue là-bas ? Où être en sécurité ?!

 Immédiatement, une autre explosion se produit à l’ouest, beaucoup plus près de nous. Des décombres au-dessus de nous, beaucoup de gens tombent sur le sol. Certaines personnes sont blessées par des gravats qui volent. Je suis contre le mur de l’école. Je ne peux plus respirer. Je pense à Nizar, le cousin d’Abeer, celui qui vend des tomates et des oignons au marché, et sans réfléchir, je cours comme un dératé vers l’endroit où il se trouve. Un geste absolument stupide, absolument pas rationnel. Mais qui est rationnel dans cette guerre de fous ? Qui est rationnel dans cet abattoir ? Oui, c’est un abattoir. Les bouchers d’Israël profitent de chaque minute pour massacrer le plus palestiniens possible comme des moutons, avant que le monde ne se réveille.

Le bombardement a eu lieu dans une petite rue adjacente à la rue principale du marché. Des décombres, du sable, de la boue, du verre brisé partout. Le nuage de poussière est encore dans le ciel et assombrit la lumière de midi, on se croirait au coucher du soleil. Oui, au coucher de soleil, il n’y a pas de lumière dans notre vie. 

En arrivant chez Nizar, toute sa marchandise est recouverte de poussière et de sable, Nizar aussi. Il va bien, il a une petite coupure à la main, mais peu importe, il est vivant.

J’ai pensé à appeler Abeer pour qu’elle ne s’inquiète pas pour nous. 

Mais elle allait bien, elle ne pensait pas que ces bombardements pouvaient être proches de nous. Nous entendons des bombardements chaque minute et nous n’avons pas accès aux informations, nous ne pouvons donc pas nous tenir au courant de ce qui se passe ou de l’endroit où les bombardements ont lieu. C’est impossible. C’est pourquoi, lorsqu’elle a entendu parler de l’attentat, elle a continué à faire ce qu’elle faisait, comme d’habitude. 

J’ai donc décidé de ne pas lui dire ce qu’il s’était passé et je suis rentré à la maison à pied.

Marcher et conduire, ce n’est pas la même chose. En conduisant, je vois des maisons détruites des deux côtés de la route, beaucoup de maisons détruites, et chaque jour de nouvelles maisons détruites. 

En marchant, c’est différent. Je vois ces maisons de beaucoup plus près. Je vois plus de détails que je ne peux pas voir en conduisant. Je vois comment des immeubles de trois ou quatre étages sont écrasés les uns sur les autres, les plafonds rattachés aux plafonds d’en dessous, avec les meubles et les affaires des gens éparpillés partout dans la rue. Certaines maisons sont coupées en deux et l’on peut voir la moitié d’un lit, une partie d’une cuisine ou d’une salle de bain avec des vêtements et affaires personnelles, des livres, des cartables déchirés et pleins de poussière. 

La plupart de ces maisons ont été bombardées alors qu’elles étaient pleines d’habitants, beaucoup en sont sortis morts, et peut-être beaucoup d’autres sont encore sous les décombres. Il n’y a pas d’engins pour les dégager et révéler ce qu’il y a en dessous. Quel destin, quelle façon de quitter ce monde injuste.

Enfin à la maison après 25 minutes de marche. Je n’ai rien acheté au marché aujourd’hui, nous nous débrouillerons avec ce que nous avons à la maison. 

Je termine cet épisode avec de bonnes nouvelles de ma fille Salma qui fait son master au Liban. L’université lui a accordé une bourse qui couvre toutes ses études.

 

21 octobre 2023

Je suis assis dans la rue à côté de la porte d’entrée d’un voisin qui a des panneaux solaires. Depuis mon arrivée à Nuseirat, il y a 10 jours, je vais chez ce voisin avec mon ordinateur portable, mon téléphone et un chargeur de batteries pour les recharger. C’est un homme très doux et gentil. Il a installé plusieurs câbles électriques et connexions dans sa cour, et sur le sol on peut voir de nombreux téléphones, petites batteries et chargeurs de batteries branchés pour être rechargés. Tous les voisins du quartier apportent leurs appareils à recharger tous les jours. 

Il reçoit les gens de 8 heures du matin jusqu’au coucher du soleil, trois de ses fils sont au service des gens, accueillant tout le monde, aidant autant qu’ils le peuvent, très polis. Quelle belle solidarité.

J’ai récupéré mon ordinateur avec une batterie pleine et mis mon portable à charger. J’ai décidé d’attendre une demi-heure ici plutôt que de rentrer chez moi et revenir plus tard. C’est assis devant la porte d’entrée, sur le trottoir, que j’ai écrit ceci :

 

Buddy

Mon chien, Buddy est un petit chien blanc adorable. La plupart du temps, il joue et saute partout, aboie de sa voix douce et court après les chats s’ils osent entrer dans sa maison. C’est un chien courageux. Mais quand il y a des bombardements, il n’est pas courageux, pas du tout. Ce n’est pas un peureux, mais il a peur des bombardements. Il n’est pas le seul.

Il est toujours capable d’entendre les bombardements quelques instants avant nous. Il court vers moi ou Abeer et se cache derrière nous. Si nous sommes au lit la nuit, il saute au-dessus de nos têtes et enroule son corps autour de ma tête ou de celle d’Abeer et commence à trembler et à respirer rapidement, comme s’il avait couru pendant des heures. Rien ne peut le calmer. Son corps devient très tendu, ce n’est pas facile de l’éloigner de ma tête. Je me sens impuissant, je ne sais pas quoi faire pour le libérer de sa peur. 

Buddy est comme des centaines de milliers d’enfants à Gaza qui ont peur, qui sont pris de panique, incapables d’exprimer leurs sentiments. Personne ne peut les aider ou les libérer de leurs peurs. Leurs parents sont également impuissants, car eux aussi sont terrorisés et paniqués. Ce cauchemar va-t-il bientôt prendre fin ????

 

22 octobre 2023

Après une nuit terrifiante et épouvantable de bombardements et d’explosifs tout autour de nous, sans jamais savoir où et quand ils pourraient nous frapper, j’ai dû m’occuper de ma mère.

Ma mère de 83 ans grabataire, a une plaie de 12 centimètres à l’intérieur de l’estomac. Elle doit prendre des granules de Nexium deux fois par jour avant de manger pour protéger la paroi de son estomac. Ça ne fait pas toujours effet. Une fois tous les deux ou trois mois, elle commence à ressentir de fortes douleurs et à vomir continuellement. Elle arrête alors de manger et de boire, même de l’eau, car tout ce qui entre dans son estomac est immédiatement rejeté à cause de la douleur. Parfois, son état s’améliore de lui-même au bout de deux ou trois jours, parfois il s’aggrave lorsque les vomissements provoquent une hernie de l’œsophage et que celui-ci commence à saigner à l’intérieur de l’estomac. Elle vomit alors un liquide brun foncé dû à l’hémorragie interne. C’est un signal d’alarme et je sais par expérience que nous devons l’emmener à l’hôpital. Je connais la procédure : on lui donne du Nexium en poudre mélangé à de l’eau salée par voie intraveineuse. 

Elle doit aller à l’hôpital !

Quel hôpital ? Celui dont les chambres ont été complètement détruites ? Celui qui reçoit des centaines de blessés en permanence ? Qui aura du temps pour une vieille dame avec des problèmes d’estomac alors qu’il y en a des centaines qui ont besoin d’une intervention vitale ?

Je décide d’aller au marché et à L’Unité de Soins Primaires de l’UNRWA pour chercher tout ce dont j’ai besoin pour effectuer la procédure à la maison : Nexium en poudre, solution saline, canule, seringue, alcool et bandages.

En revenant du marché, je vois les traces des bombardements de la nuit dernière des deux côtés de la rue ; des maisons et des bâtiments endommagés ou complètement écroulés sur la tête des habitants. Sans aucun avertissement. Un véritable massacre.

Je passe devant un verger d’oliviers, pauvres olives, c’est la saison de la récolte, et personne ne les cueillera. Les olives de cette année tomberont sur le sol, sècheront et pourriront. Les oliviers sécheront et toutes les branches tomberont et seront dispersées par les vents d’automne. Les oiseaux et les colombes ne trouveront pas de branches d’olivier pour construire leurs nids pour les générations futures. 

Soudain, un bombardement tout proche, derrière le verger. J’ai senti le bombardement, le son est très fort, une vague de vent chaud est passée sur mon corps et m’a déplacé de quelques mètres. Je m’arrête et me rapproche de la clôture. Après quelques minutes, j’entends des cris, des gens qui pleurent et appellent. J’avance rapidement, je dépasse le verger et continue sur la droite d’une rue étroite. Au bout de la rue, une maison a été bombardée, des gens sortent des corps de sous les décombres. Une petite voiture passe très vite à côté de moi. Le conducteur klaxonne, il passe tout près, et je vois l’espace d’un instant sur le siège arrière, une femme qui tient un enfant blessé, une fille de 7 ou 9 ans. C’est très rapide, je ne peux pas dire quel type de blessure ou l’âge exact de la fille.  Mais j’ai vu du sang et de la poussière sur tout son corps.

C’en est trop. J’en ai assez. Je ne peux plus continuer, 55 ans de violence, de sang, de mort, d’agonie, de déplacement, de pauvreté, de tristesse, d’impuissance, de désespoir. Je n’en peux plus. Je n’ai plus assez de jours à vivre pour supporter une telle situation. Je n’en peux plus, je veux abandonner. Je suis vraiment prêt à partir.

Dans des moments comme celui-ci, les jours de guerre, ceux de 2009, 2012, 2014, 21, 22, quand ma fille Salma me disait qu’elle n’en pouvait plus, je lui disais d’écouter la chanson de Peter Gabriel, “Don’t give up, don’t give up because you know you can”. 

Peter Gabriel m’a beaucoup aidé avant, il ne m’aide plus maintenant. Désolé Peter, mais je ne peux plus.

Il y a ma mère, il y a ma fille, il y a mes sœurs et mes frères qui croient tous que je peux, qui croient tous que je devrais être là pour eux. 

Je continue à marcher vers le marché, sans pouvoir m’arrêter de pleurer. J’avais envie de crier, de hurler, de maudire. Je voulais un câlin, j’ai vraiment besoin d’un câlin.

Arrivé à L’Unité de Soins Primaires de l’UNRWA, où je suis bénévole pour Humanity and Inclusion, je vois un médecin et je l’approche en expliquant la situation et les besoins de ma mère. 

« – Désolé, il n’y a pas de Nexium dans la pharmacie, pas de canule. Tout a été distribué aux abris pour soigner les blessés, qui ont été prématurément renvoyés des hôpitaux pour libérer des places pour les blessés plus récents. Mais je peux vous procurer la solution saline

– Merci docteur. »

Je prends la solution saline et continue à chercher ce dont j’ai besoin dans les pharmacies. En arrivant au cœur du marché, Oh mon Dieu, quelle image terrible. Un énorme bâtiment complètement anéanti, au moins douze autres bâtiments autour, à côté, derrière et devant lui, tous endommagés. Une image laide, lugubre, effrayante. Depuis le début de la guerre, environ 150 000 logements de la bande de Gaza (plus de 40 %) ont été détruits ou endommagés. Est-ce que ce n’est pas une preuve flagrante de génocide ?

 Je marche de pharmacie en pharmacie, de rue en rue, du camp de Nuseirat au camp de Bureij de l’autre côté de la route Salahaddeen. Après avoir marché plus de trois heures, visité 17 pharmacies et parcouru 13 km (d’après l’application de mon téléphone qui compte mes pas) j’ai enfin trouvé tout ce dont j’ai besoin pour ma mère. 

Pendant que je rentrais à la maison, ma mère continuait de souffrir tellement que mes beaux-parents ont appelé une voisine infirmière. Elle n’a pas hésité à venir et à faire le nécessaire pour ma mère. Il était 13h35 quand elle a fini et depuis ma mère dort toujours.

Moi, j’ai besoin de dormir.

 

Crimes de guerre et autres informations supplémentaires  

Chaque jour, chaque nuit, bombardements, frappes, pilonnages, ça n’arrête pas, quelquefois violents et continus, quelquefois intermittents, chaque jour on se dit « C’est le pire jour depuis le début de la guerre à Gaza ». Un autre jour arrive et nous dit « Tu n’as pas encore vu le pire ! »

Hier, des bombardements et des tirs qui venaient de terre et de mer ont commencé à midi et n’ont pas arrêté jusqu’à ce matin 7h. Des bombardements qui font trembler l’air, font trembler les murs, font trembler les arbres, et font trembler nos cœurs et nos esprits.

23 jours, et on compte toujours : morts, blessés, destruction, agonie, humiliation, faim et maladie. 23 jours et chaque jour on perd un peu plus d’espoir, un peu plus de nos forces, un peu plus de notre humanité.

Hamas a tué des civils. Un crime de guerre. Ils doivent, au regard des lois internationales des droits de l’homme et des droits humanitaires, rendre des comptes à la Cour Internationale de Justice.

Peut-on parler des autres ? Il y a 20 ans Israël a divulgué des documents secrets de 1948 et d’avant. Ils ont admis, ils ont avoué qu’ils avaient commis des massacres contre les Palestiniens dans de nombreux villages, tuant de sang-froid des innocents, hommes, femmes et enfants, à Tantora, à Deir Yaseen, à Kafr Qasem, et dans beaucoup d’autres villages. En plus de ces documents, de nombreux anciens soldats ont parlé aux médias, ont admis qu’ils avaient participé à l’assassinat de civils, à des viols et des meurtres de femmes.

Certains parlaient avec regrets, d’autres parlaient avec fierté de ce qu’ils avaient fait. Ce sont des crimes contre l’humanité selon les lois internationales des droits de l’homme et des droits humanitaires. Vont-ils être traînés en justice ?

Les Israéliens ont rejeté les Palestiniens de leurs terres, les ont dépossédés, vidé toutes les villes et les villages, un génocide évident et flagrant. Détruire 800 villages, provoquer une catastrophe nationale, forcer les gens à devenir des réfugiés dans de nombreux pays partout dans le monde, en particulier en Syrie, Jordanie et Liban. 

Pendant des années, Israël n’a pas cessé de poursuivre les criminels nazis qui s’étaient échappés et se cachaient après la deuxième guerre mondiale, pour les faire juger. C’est une bonne chose ; ça me satisfait. Les criminels doivent être jugés. Tous les criminels, sans distinction, sans exception.

Ces criminels israéliens de 1948 et d’avant – ceux qui ont admis et avoué – Vont-ils être jugés ? Ils l’ont déjà admis, ils ont avoué !

Aujourd’hui, Israël a déclaré la guerre au Hamas ; tous les pays occidentaux sont de leur côté.

Regardons cette guerre de plus près.

302 Palestiniens ont été tués à Gaza entre le 28 octobre à 18h et le 29 octobre à midi. Tous ces chiffres cumulés, nous amènent à un total de décès à Gaza de 8005 depuis le début des hostilités, dont 67% de femmes et d’enfants. Qu’est-ce que tous ces morts ont à voir avec la lutte contre le Hamas ?

Israel a détruit et endommagé 55% des logements de la bande de Gaza, environ 200 000 habitations détruites ou dégradées, sans oublier les canalisations d’eau, les égouts, l’électricité, le réseau téléphonique ; forçant 2,1 millions de personnes à s’amasser dans un espace où vivent déjà 1 million de personnes.  Qu’est-ce que ceci a à voir avec la lutte contre le Hamas ?

Selon les médias, les 28 et 29 octobre, le quartier des hôpitaux de Al Shifa et Al Quds dans la ville de Gaza et l’hôpital indonésien du nord de Gaza ont été bombardés et partiellement endommagés. Des centaines de patients et soignants ainsi qu’environ 117 000 Personnes Déplacées Internes vivent dans ces lieux. Qu’est-ce que ceci a à voir avec la lutte contre le Hamas ?

Depuis le 29 octobre, plus de 1.4 million sur 2.1 millions de personnes à Gaza ont été déplacées à l’intérieur de leur propre pays, dont environ 671 000 hébergés dans les 150 abris de l’Office de Secours et de Travaux des Nations Unies. Le nombre moyen de personnes déplacées par abri est 3 fois supérieur à leur capacité initiale. Qu’est-ce que ceci a à voir avec la lutte contre le Hamas ?

Israel interdit l’entrée de carburants et a coupé l’eau et l’électricité à 2.1 millions d’habitants de Gaza. Qu’est-ce que ceci a à voir avec la lutte contre le Hamas ?

La coupure des télécommunications par les Israéliens a rendu impossible la mise en place déjà difficile d’assistance humanitaire et a privé les gens d’informations vitales.

Comme l’a spécifié le haut-commissaire des droits de l’homme aux Nations Unies, Volker Turk : « Le bombardement du réseau de télécommunication met la population civile en grand danger. Les ambulances et les équipes de protection civile ne sont plus capables de localiser les blessés, ou les centaines de personnes potentiellement toujours sont les décombres. Les civiles ne peuvent plus recevoir des informations à jour pour accéder aux aides humanitaires et trouver des lieux moins exposés au danger. »

Qu’est-ce que ceci a à voir avec la lutte contre le Hamas ?

Plus de 40% des établissements scolaires à Gaza ont été frappés depuis le début des hostilités : 38 écoles sont détruites et/ou gravement endommagées, 75 ont subi des dommages modérés et 108 autres des dommages mineurs. 

Qu’est-ce que ceci a à voir avec la lutte contre le Hamas ?

Israel empêche toute nourriture, secours, médicaments et autres produits d’atteindre les 2.1 millions d’habitants à Gaza.  En temps normal, le nombre de camions d’approvisionnement en produits de première nécessité est de 450 à 500 par jour. Ces derniers 23 jours, seulement 81 camions chargés de nourriture et de matériel médical ont été autorisés. Qu’est-ce que ceci a à voir avec la lutte contre le Hamas ?

Personne ne peut quitter, ni entrer dans Gaza, une violation évidente du droit à la libre circulation. Qu’est-ce que ceci a à voir avec la lutte contre le Hamas ?

Couper l’électricité a entrainé l’arrêt des stations de pompage des eaux usées et les eaux usées se déversent partout dans les rues, causant la transmission de maladies liées à l’eau.

Qu’est-ce que ceci a à voir avec la lutte contre le Hamas ?

  

Vider la ville de Gaza, les villages du nord et les camps, en forçant les gens à quitter leur domicile est une violation évidente du droit humanitaire international. Depuis plus de 30 ans, je travaille dans le secteur humanitaire avec « Save The Children International », « Action Against Hunger » et beaucoup d’autres organisations. Ma femme aussi, a travaillé au comité international de la Croix Rouge, à « Humanity and Inclusion » et beaucoup d’autres organisations internationales. Tous les deux avons étudié le droit humanitaire international. Nous y avons cru, nous avons appris que ces lois doivent permettre de rendre justice et de prévenir les innocents et les civils du danger, particulièrement en temps de guerre.

Notre fille a suivi notre exemple. Elle a étudié le droit à l’université et maintenant, elle est à l’étranger pour faire une maitrise en Droits de l’Homme et de la Démocratie.

Pourquoi devrions-nous être les seuls à nous soumettre, à obéir aux Droits Internationaux de L’Homme et aux Droits Humanitaires Internationaux ? Pourquoi pas les autres : les puissants, ceux qui tuent, ceux qui ont le pouvoir de priver les civils et les innocents de leurs besoins vitaux ? Simplement parce qu’ils en ont le pouvoir ? Pourquoi ? 

 

Un jour comme les autres.

Comme tous les jours, je me dirige vers le marché. Ce n’est plus le marché que je connais, plus de la moitié des magasins et des bâtiments des deux côtés de la rue ont été détruits et endommagés. La rue est très noire, pleine de poussière et de gravats, de verres brisés, de morceaux de portes et de fenêtres. Des câbles électriques et téléphoniques pendent des piliers et s’étendent le long de la rue. L’eau sale s’est mélangée aux eaux usées car les infrastructures ont été touchées et des canalisations souterraines ont été abîmées.  Des montagnes de déchets partout, pas de ramassage d’ordures, pas de personnel municipal pour réparer les canalisations d’eau et d’égouts endommagées.

En passant devant la boulangerie, il n’y a pas de file d’attente, c’est une foule immense, qui se crie dessus, se bat pour sa place dans la file. Des hommes et des femmes se battent à mains nues, s’acharnant les uns sur les autres. D’autres tentent de calmer la foule, sans succès. Le propriétaire de la boulangerie ferme la porte de la boulangerie. Les gens sont encore plus fous de rage. 

En passant devant une école, une autre bagarre et des cris. Les gens ont perdu leur sang-froid, se mettent en colère pour n’importe quelle raison, ou même sans raison. Qui peut les blâmer ? Pas d’eau, pas de nourriture, pas de toilettes, pas d’intimité, pas de dignité, pas d’espoir. Juste du désespoir et de la peur.

Je continue à marcher vers la rue Salahaddeen, sans but précis et croise des hommes qui portent des sacs de farine à pain de 35 kilos chacun. Je demande à l’un d’entre eux d’où vient cette farine.

« – Il y a un moulin à farine dans la rue 20. » 

– Je peux en trouver là-bas ? Ou peut-être qu’il n’en reste plus ? 

– Je pense que vous pouvez en trouver. »

Me voici maintenant en train de marcher avec un but. 

Depuis trois jours, nous n’avons plus de gaz de cuisine. Nous avons commencé à faire cuire notre nourriture et notre pain au feu de bois.

Je me souviens d’un collègue de travail qui vit dans la rue 20. Je l’appelle et lui dis que je ne suis pas loin. Il me demande d’aller jusque chez lui et qu’il me rejoindra dans 15 minutes car il est au supermarché.

J’arrive au moulin et j’achète la farine. Je la transporte sur environ 70 mètres jusqu’à sa maison. Son père, qui me connaît, est très gentil. Il m’accueille chaleureusement et m’offre du café et des biscuits. Il apporte des chaises en plastique et nous nous asseyons devant sa maison. Nous discutons principalement de la guerre et de la lutte que mènent les gens pour assurer leurs besoins vitaux. Nous parlons des personnes que nous connaissons tous les deux, qui ont été tuées ou blessées, ou qui ont perdu un frère ou une sœur ou une maison. 

15 minutes plus tard, lorsque mon collègue arrive, il est recouvert de poussière et de sable, il a l’air terrifié. Il a quitté le supermarché au moment où il a été bombardé par l’aviation israélienne. Il a survécu mais il a vu de nombreuses personnes autour de lui, mortes ou blessées. Il ne pouvait pas s’arrêter pour les aider, il craignait un autre bombardement. C’est arrivé plusieurs fois : des gens courent vers les blessés pour les aider et une autre frappe tombe au même endroit, tuant et blessant encore plus de personnes.

Après 15 minutes, il arrive à se calmer, à parler et à respirer normalement. Je sens qu’il faut que je parte. Je leur demande si je peux laisser la farine chez eux jusqu’à ce que je trouve un moyen de l’apporter à la maison de mon beau-père. La distance est de plus de trois kilomètres et je ne pense pas pouvoir porter un sac de 35 kg tout le long.

Abeer et sa sœur m’attendaient chez leur cousin, qui vit au milieu du camp, près du marché principal. Elle venait de terminer son travail à l’abri scolaire : changer des bandages sales, aider une mère à accoucher et distribuer des appareils d’assistance. Son cousin héberge deux familles déplacées, des amis et des collègues de travail de la centrale électrique de Gaza. Lorsque j’arrive chez lui, j’entends des cris et des hurlements. Les deux familles à l’intérieur se disputent à propos d’un conflit entre leurs enfants.

Abeer et sa sœur sortent et nous rentrons à pied.

En arrivant à la maison, ma mère n’arrête pas de m’appeler. Elle voulait aller aux toilettes, mais personne n’a pu la porter de sa chambre à la salle de bains. Elle ne pouvait pas se retenir et l’a fait au lit. Je suis très frustré. Je l’emmène dans la salle de bains, je la nettoie à l’eau froide. Elle me maudit, me crie dessus. Elle ne sait pas que l’eau chaude est un luxe que nous ne pouvons pas nous offrir maintenant. Je suis vraiment en colère, mais je prends sur moi et ne réagis pas. Je finis de la nettoyer, lui mets des vêtements propres, l’amène au lit, lui apporte à manger et lui donne ses médicaments. De retour dans la salle de bains pour laver ses vêtements, sans électricité, sans machine à laver, donc à la main dans des bidons en plastique, je remplis le bidon d’eau au premier étage et le porte au deuxième étage plusieurs fois. 

Alors que je suis assis par terre à laver ses vêtements et à essayer de contrôler ma colère et ma frustration, des souvenirs d’enfance me reviennent. Quand j’étais enfant, il n’y avait pas d’électricité en ville et bien sûr pas de machines à laver. Nous étions cinq frères et quatre sœurs, mon père et ma mère. À l’époque, ma mère faisait toute la lessive pour toute la famille. Non seulement la lessive, mais aussi la cuisine, le ménage, les câlins et bien d’autres choses encore. Je me sens vraiment mal mais je ne suis plus en colère, ni frustré, juste épuisé.

Je lave mon corps et mes vêtements que je suspends sur le fil d’étendage. Le déjeuner est prêt, nous mangeons tous en bas. Je remonte dans ma chambre.

Au fait, aujourd’hui, au marché, j’ai acheté un casque pour pouvoir utiliser l’application radio sur mon téléphone portable. La radio ne fonctionne pas sur les portables sans les écouteurs, ce que je ne savais pas. 

Allongé sur mon matelas, j’ai branché le casque et allumé la radio. Passant d’une station à l’autre, ce ne sont que des nouvelles de la guerre, des décomptes de morts et de blessés, des analystes politiques qui parlent avec des voix graves de gens bien informés, des journalistes qui crient pour être sûrs d’être entendus. Je n’ai pas besoin de ça. Je passe à d’autres chaînes et soudain… de la musique. Je connais cette chaîne, c’est une chaîne de radio qui diffuse de la musique classique, rien que de la musique, rien que de la musique classique. C’est la symphonie n°15 de Mozart, suivie d’une autre symphonie dirigée par Yuri Torchinsky. Je m’allonge, ferme les yeux et m’endors. C’est un sommeil bien mérité.

 

Pense à un titre si tu peux.

28 octobre 2023, 8h30

Nous réalisons en nous réveillant que nos téléphones portables ne captent plus. D’habitude, la première chose que nous faisons le matin est d’appeler Salma au Liban. Elle va s’inquiéter si nous ne l’appelons pas. Je décide d’aller à L’Unité de Soins de l’Office de Secours et de Travaux des Nations Unies alias UNWRA , au cœur du marché du camp de Nuseirat. Il y aura du réseau là-bas et je pourrai la joindre en WhatsApp.

Je marche jusqu’à la clinique, à 2.25 km de chez moi, avec le sac de mon ordinateur portable sur le dos.

Des ruines des deux côtés de la rue. Tous les jours, je prends cette route pour aller au marché et tous les jours de nouvelles maisons sont détruites ou endommagées. Nombreuses maisons bombardées, effondrées sur leurs habitants, nombreux corps évacués, nombreux cadavres toujours sous les décombres. Plus de 2000 personnes sont portées disparues, dont 830 enfants : tous sont sous les décombres. Il n’y a pas d’engins pour dégager les gravats.

Après 15 minutes de marche, je tombe sur une charrette en bois tirée par un âne et je demande à l’homme assis aux commandes si je peux monter avec lui. Il m’embarque. Je me dis que je pourrais prendre une photo de l’attelage avec l’âne, ce que je fais. Je me dis que je pourrais prendre une photo de la rue, ce que je fais. Puis je fais un selfie. Je regarde la photo : j’ai l’air bien. J’ai peut-être besoin de couper mes cheveux mais j’ai l’air bien. Je me sens bien. Et je réalise que je suis toujours en vie, que ma famille aussi et que je ne baisserai pas les bras. Il y a beaucoup de monde au marché comme d’habitude, mais visiblement plus beaucoup de vie. Je n’y pense pas, je suis encore vivant moi.

 

J’arrive à la clinique mais il n’y a pas d’internet, pas de téléphones, pas de portables. Les Israéliens ont tout coupé. Mon Dieu, ma fille ?! Elle apprendra par les nouvelles que nous ne pouvons pas et qu’elle ne peut pas nous contacter non plus. « Mon cœur est avec toi mon bébé, je pense à toi. J’aimerais que mes pensées aillent jusqu’à toi et t’assurent que nous t’aimons et que nous sommes en vie.» Une fille unique à l’étranger, n’a personne d’autres au monde que ses deux parents. Salma.

Je laisse mon ordinateur à charger à la clinique et repars au marché : il y a de moins en moins de marchandises, ce que tu arrives à trouver aujourd’hui ne sera plus là demain, les prix augmentent tous les jours. J’ai une liste de courses mais je devrais plutôt faire moi-même les bougies, les lentilles et la farine à pain, qui sont introuvables. Dans tous les magasins, on me dit que ce n’est pas la peine de chercher, qu’il n’y en a plus, qu’il n’y a plus rien qui entre dans Gaza depuis 21 jours. J’ai acheté un plus gros stock de riz, d’huile de cuisson, d’haricots en boîtes et de viande en boîtes pour mon chien, Buddy.

Je vais à la banque, c’est à dire le distributeur de billets, les banques sont fermées depuis le 7 octobre. Le distributeur ne marche pas. J’ai encore des espèces à la maison, ça devrait couvrir nos besoins des prochains jours. Je retournerai au distributeur un autre jour.

Je ne suis pas loin de la maison de mon collègue, où j’ai laissé la farine à pain il y a quelques jours. Je continue à marcher et en arrivant je trouve son oncle, qui est un vieil ami, assis à l’extérieur. Il s’est réfugié chez son frère après que son appartement a été détruit par les bombardements d’immeubles à la ville de Gaza. 

C’est une belle surprise de le voir sain et sauf avec toute sa famille. Il me raconte qu’ils sont partis le jour juste avant le bombardement de leur immeuble.

Il me demande : « Tu sais ce qui est arrivé à Nael ? »

– Non, quoi ? »

– « Le 18, il était toujours à la maison quand un très violent bombardement a eu lieu dans le quartier. Ils ont décidé de partir alors qu’il faisait nuit. Ils ont sauté dans leur voiture sans emporter quoique ce soit, ont roulé jusqu’à l’hôpital Al Shifa pour s’y réfugier un moment, le temps qu’il fasse jour. Alors qu’ils arrivaient, ils ont réalisé que leur fils ainé n’était pas avec eux. Leur fils de 23 ans n’était pas dans la voiture, il l’avait laissé. Ils sont devenus hystériques – impossible de revenir sur leurs pas – un vrai suicide.  Ils ont commencé à l’appeler sur son portable, ça sonnait mais ne répondait pas. Assaillis par de terribles et sombres pensées, la mère a perdu connaissance, le père s’est mis à appeler tout le monde et dire qu’il avait perdu son fils, qu’il avait oublié son fils à la maison. Plusieurs amis, moi y compris, avons continué d’appeler. Le portable sonnait mais ne répondait toujours pas. Ce n’était pas bon signe. Ça voulait dire que quelque chose lui était arrivé. Les heures ont été interminables jusqu’au lever du jour. Le père est retourné chez lui. La maison était intacte, il est entré en criant le prénom de son fils. Il a fini par entendre une petite voix : « Je suis là. » Il s’est approché et a trouvé son fils recroquevillé sur lui-même, se faisant le plus petit possible, sous les escaliers qui menaient au deuxième étage. Son portable était à 2 mètres de lui. Il était dans un tel état de choc, de terreur absolue, qu’il ne pouvait pas ramper jusqu’à son téléphone et répondre. Sans dire un mot, il a pris son fils, quitté la maison, roulé jusqu’à l’hôpital de Al Shifa, récupéré le reste de la famille et conduit vers Rafah. »

Je fais couper mes cheveux le soir même.

 

Après 30 heures

La fille de Hossam,Salma, à Beyrouth 

Hier soir, après 30 heures sans nouvelles de mes parents, alors que je surfais sur internet à la recherche d’un semblant d’espoir, je suis tombée sur le journal que mon père écrit sur cette guerre de Gaza. Je lui avais demandé de m’envoyer ses textes au début de la guerre mais il avait refusé, il ne voulait pas que je lise toute leur souffrance et leur misère. Mais je les ai trouvés par hasard, quand la famille d’un ami à l’étranger les a téléchargés et les a partagés pour que les gens comprennent ce qu’il se passe à Gaza.

Des centaines d’autres ont sans doute vu les textes de mon père, mais c’est comme si j’étais la seule à les avoir lus, la seule qui endure avec eux leur souffrance. Je suis la seule qui peut les sentir et les comprendre. Je suis la seule qui voudrait être à leur place et eux à la mienne, être celle qui est en danger tandis qu’ils sont en sécurité.

 

Alerte anticipée, hallucinations et insomnie 

À minuit et demi, un voisin situé à 20 mètres de la maison de mon beau-père a reçu un appel de l’armée israélienne lui demandant d’évacuer sa maison, car ils ont l’intention de la bombarder et de la détruire. Il a jusqu’à 16 heures pour partir. Tous les voisins du quartier commencent à partir, emportant tout ce qu’ils peuvent, le minimum nécessaire. Abeer faisait cuire du pain et je lavais ma mère lorsque nous avons appris la nouvelle. Nous ne savions plus que faire. Abeer m’a demandé de me dépêcher et de préparer ma mère, elle a continué à cuire le pain tout en donnant des ordres à ses sœurs pour se préparer à partir.  J’ai mis les sacs de secours, qui étaient déjà prêts, dans la voiture et je me suis garé à deux rues de notre maison.

Tout le monde bouge hystériquement dans toutes les directions, effrayé, silencieux. J’ai mis ma mère dans son fauteuil roulant, et mon beau-frère a mis notre belle-mère dans son fauteuil roulant. Abeer finit de cuisiner, emballe le pain dans un morceau de tissu et nous quittons la maison. Le père d’Abeer nous a dit de le suivre jusqu’à la maison de son ami, à 80 mètres de là. C’est une grande maison avec une cour d’entrée et un jardin avec quelques arbres et plantes. L’ami et sa famille nous accueillent chaleureusement, les femmes et les filles s’assoient sur le côté gauche du jardin, les hommes sur le côté droit. Il est 14h22, le propriétaire nous offre du café et aux femmes du café et des biscuits.

“Attendre”, c’est le pire des mots pour moi. Je déteste attendre. C’est un supplice, comme si je brûlais à petit feux. 

Je dois trouver un endroit plus sûr. Retourner chez moi à la ville de Gaza est impossible, c’est un suicide absolu. Au sud, à Khan Younis ou à Rafah, je ne connais personne. Et puis, les écoles sont déjà surchargées, nous ne trouverons aucune place. Il y a deux semaines (le 12 octobre, lorsque nous avons quitté la maison), un ami à Rafah m’a appelé pour me proposer un appartement, qui était vide après la mort de son frère aîné. Mais c’était il y a 13 jours, et les choses ne sont plus les mêmes maintenant. Je suppose qu’il a reçu des membres de sa famille, et je ne veux pas l’embarrasser, alors je lui envoie un message plutôt que de l’appeler. Comme je m’y attendais, sa maison est plus que remplie de parents déplacés, de tantes, d’oncles, de nièces.

J’appelle un autre ami, et encore un autre, aucun endroit, tous les logements, toutes les écoles sont submergées de personnes déplacées. L’armée israélienne a détruit 50 % ou plus des habitations de la bande de Gaza au cours des deux dernières semaines, entassant 2,1 millions de personnes dans un espace pour seulement 1 million, à quoi puis-je m’attendre ?

Nous sommes assis dans le jardin, je fume, et je continue de fumer, je suis paralysé, je n’arrive plus à réfléchir. Il est 16 heures, rien ne se passe… 16h30, rien ne s’est passé. Que faire, la nuit va bientôt tomber, aucun déplacement n’est possible après la tombée de la nuit. J’entends la voix de ma mère de l’autre côté du jardin, elle raconte des histoires sur tout et rien. Elle est incapable de se rendre compte de la réalité de notre situation.

Le voisin ne nous propose pas de rester. Nous comprenons, nous avons pu voir le nombre de personnes qui logent chez lui, toutes les femmes qui sont venues nous saluer et recevoir nos dames, tous les hommes qui sont venus nous accueillir, et tous les enfants autour de nous, ses fils avec leurs femmes et leurs enfants, ses filles avec leurs maris et leurs enfants.

J’ai parlé à mon beau-père et à ma femme. Nous devons décider de ce qu’il faut faire maintenant, nous ne pouvons pas attendre la nuit car il sera trop tard pour agir. Il n’est pas certain qu’ils bombarderont ce soir. Le supermarché qui a été bombardé il y a trois jours a reçu le même avertissement quatre jours avant que ça arrive. Nous décidons de rentrer chez nous, nous dormirons tous dans la pièce la plus à l’est, loin des fenêtres, et demain nous chercherons une autre solution, si nous survivons à la nuit.

Ici, la nuit sous les attaques, avec les bombardements qui s’intensifient, c’est un cauchemar.

Nous avons descendu le lit de ma mère du deuxième étage, nous l’avons mis dans un coin de la pièce. Il fait nuit. Depuis la nuit dernière, ma mère a commencé à voir des images et des personnes, des hallucinations. Elle dit aux gens de sortir, elle demande aux danseurs d’arrêter de danser, elle demande aux enfants d’arrêter de l’asperger d’eau, elle ne cesse de dire à une dame de s’éloigner d’elle. Cette dame qui approche son visage trop près de celui de ma mère, la terrifie et la fait crier. Quand on regarde le visage de ma mère dans ces moments-là, ses yeux sont grands ouverts, fixant le vide. Son visage est plein de panique. J’essaie de la calmer, rien n’y fait, surtout si je lui dis qu’il n’y a personne ici. Elle crie : “Comment se fait-il que tu ne les voies pas ? Pourquoi tu ne m’aides pas ? Pourquoi tu ne leur demandes pas de partir ? Est-ce que tu es de leur côté ?”. Je ne peux rien faire, seulement pleurer.

À 2 heures du matin, c’en est trop pour tout le monde, je la remonte au deuxième étage. Peut-être que ses cris et ses hurlements n’atteindront pas les autres et qu’ils pourront dormir. Les hallucinations continuent.

Il est 6h30, c’est l’aube, la lumière du jour n’est pas tout à fait là, ma mère a toujours les yeux grands ouverts, et je suis en train de m’effondrer. J’ai oublié le risque que je lui fais courir, à elle et à moi, en étant au deuxième étage, qui est exposé au danger et qui serait le plus endommagé si l’attaque du voisin avait lieu.

7h45. Ma mère est enfin plus calme et plus silencieuse, elle réclame son petit déjeuner. Abeer vient la servir, et je m’endors au deuxième étage.

 

Message de Shouq Alnajjar à Khan Younis dans le sud de la bande de Gaza.

Cher Jonathan,

Je suis désolée d’avoir raté vos appels. J’ai écrit quelque chose que je vais partager avec vous maintenant.

Je ne sais pas par où commencer. Nous sommes bloqués dans ce cauchemar depuis 26 jours.

Il y a environ trois semaines, les frappes aériennes ont dévasté notre quartier dans la ville de Gaza et comme beaucoup d’autres, nous avons dû partir, abandonner notre maison. Mon mari et moi avons commencé notre vie de couple, il y a un an, dans cette maison qui n’est maintenant qu’une ruine. Nous n’avons pu prendre que des papiers administratifs, laissant les souvenirs, cadeaux et objets personnels qui font d’une maison un foyer.  C’était éprouvant de tout laisser derrière soi, juste comme ça. Mais verser une larme sur cette perte n’est rien comparé à toutes les vies perdues, les familles décimées, les enfants décédés ou orphelins.

Nous sommes actuellement à Khan Younis, dans ma maison familiale et partageons le logement avec 150 parents et amis, dont au moins 30 enfants.

Difficile de trouver les mots pour décrire la situation. La vie quotidienne est une lutte pour obtenir le minimum vital : pas d’eau courante, ni d’électricité, ni d’accès à une eau propre. Les boulangeries locales sont dépassées, elles n’arrivent pas à satisfaire la demande en pain et autres besoins alimentaires.

Nous sommes témoins de l’inimaginable. Nos cœurs sont brisés, nos âmes saignent et nous sommes épuisés, vidés, stressés et frustrés. Nous dormons à peine. Nous vivons continuellement dans la peur et dans l’incertitude d’arriver à survivre. Les drones qui bourdonnent sans arrêt dans le ciel nous rappellent constamment le danger qui nous guette.

Il y a des bombardements et frappes aériennes à tout moment et partout. Les nuits sont les plus terrifiantes et les plus longues, car les bombes pleuvent sur Gaza en continu. On ne sait pas quand son tour viendra mais on s’attend à être bombardé à chaque instant.

Chaque bombardement nous donne des frissons dans le dos, particulièrement les enfants qui ne comprennent pas pourquoi leur monde s’est transformé en cauchemar. Les mères se sentent inutiles, impuissantes. Elles essayent de réconforter leurs petits mais les enfants peuvent voir la terreur dans les yeux de leurs mères.

Environ 1.4 million de personnes ont quitté leurs maisons, la moitié d’entre eux vit dans des abris comme les écoles de l’Office de Secours et de Travaux des Nations Unies et les hôpitaux, sans accès à la nourriture, l’eau courante, l’eau potable, des médicaments ou des vêtements chauds.

Personne n’est en sécurité nulle part.

Les lieux qui jadis étaient considérés par le droit international comme des havres de paix et des sanctuaires pour ceux dans le besoin : les hôpitaux, les écoles, les mosquées et les églises sont constamment menacés et bombardés par l’occupation israélienne.

Combien de vies doivent être encore sacrifiées pour que le monde stoppe Israel et le tienne pour responsable des crimes qu’il commet depuis des dizaines d’années ?

Á ceux qui disent qu’ils ne peuvent pas croire que ceci puisse arriver en 2023, je voudrais leur dire que l’occupation israélienne n’a jamais été jugée pour toutes les violations du droit international, les crimes contre l’humanité et les innombrables massacres qu’elle a commis.

La souffrance des Palestiniens vient de bien plus loin que cette crise actuelle, elle remonte à 75 ans d’occupation et d’apartheid. Gaza en particulier est la mémoire cinglante de cette injustice ininterrompue. Le silence du monde entier face au massacre et au génocide commis à Gaza et en Palestine est un douloureux rappel qu’aux yeux de beaucoup, les vies des Palestiniens ont quelque part moins d’importance. 

Cette attaque barbare des Israéliens a réduit nos vies en miettes, transformé ma Gaza bien aimée en ruines et laissé des cicatrices pour la vie. Notre chère Gaza saigne et nous crions pour que le monde entende nos pleurs…

 

Numéro 4 avec et sans zéros 1

16h00…

Je n’ai rien écrit depuis 2 jours. Je ne sais pas pourquoi ou peut-être que je sais ! Je ne me sens pas de le faire, ça n’aide pas, ça ne change rien, c’est du temps perdu à penser, à parler de moi, de mes sentiments, de mes douleurs, de mes émotions, de mes secrets, de mes larmes. Pourquoi ? Pourquoi faire ?

Quoique l’on fasse, rien ne change. Et si l’on ne fait rien, ça ne change pas non plus. La machine à tuer continue de nous poursuivre où que l’on aille, il n’y a pas de place où aller, pas de moyen d’y échapper, il n’y a qu’à rester assis et attendre son tour pour être assassiné.

Tous les jours, nous apprenons que quelqu’un que l’on connait a été tué dans son lit, tué dans la rue, tué sous la douche, tuée alors qu’elle cuisinait pour sa famille, tués alors qu’ils jouaient chez eux ou dans la rue.

Mais je sais que je n’écris pas pour changer quelque chose. Je n’écris pas pour changer quoi que ce soit. J’écris pour moi-même. J’écris parce que je suis vivant. J’écris parce que ça me fait sentir que je suis vivant. J’écrirai jusqu’à ce que mes yeux se ferment pour la dernière fois ou jusqu’à ce que je ne sois plus en état d’écrire pour d’autres raisons. Je continuerai d’écrire.

Hier, les Israéliens ont bombardé un quartier à l’intérieur du camp de Jabalia, tout le bloc d’immeubles : le bloc numéro 6.  Le camp de Jabalia, 1 kilomètre carré, 115 000 habitants, une densité de population la plus élevée au monde. 400 personnes tuées et blessées en un battement de cil, évaporés, disparus, ils n’existent plus. 400 personnes d’un seul coup. Des centaines de blessés, aucun hôpital avec la capacité de les soigner. Plus de 40 maisons complètement détruites et de nombreuses personnes tuées alors qu’elles marchaient dans la rue. Il était 16h quand l’aviation les a bombardées de six missiles explosifs. 

400 personnes de tous les âges, fœtus dans le ventre de leurs mères, bébés allaités, jeunes enfants, garçons et filles, adolescents et jeunes adultes, hommes et femmes, personnes âgées et handicapées. Toute une communauté. Simplement parce que quelqu’un en Israël a pensé qu’il pouvait le faire, il l’a fait.

J’écoutais les nouvelles en direct à la radio : des cris, des hurlements, le journaliste parle fort pour se faire entendre au milieu du bruit et du chaos autour de lui. Un des journalistes qui habite sur place hurle que les membres de sa famille sont parmi les 400.

En même temps, toute ma famille était en train d’en discuter autour de moi. J’étais le seul à ne rien dire. Que dire dans ces moments-là ? Quels mots peuvent exprimer ce que je ressens ?

J’ai quitté ma famille au rez-de-chaussée et suis monté dans ma chambre, sur mon matelas. Je me suis allongé, j’ai fermé mes yeux plein de larmes et soudain, je me trouve là-bas, dans ce quartier, juste quelques minutes avant la frappe…

Je marche dans les rues étroites du camp, beaucoup d’enfants sont en train de jouer, des hommes, des femmes, passent, sortent et rentrent. Je marche et je regarde ces maisons misérables, des maisons construites il y a 70 ans par l’Office de Secours et de Travaux des Nations Unies pour les réfugiés palestiniens, qui étaient obligés de quitter leur patrie dans ce qui est aujourd’hui Israël. Toits bas, aucun espace entre les habitations, rue de 4 mètres au plus large, d’autres rues juste assez larges pour passer en voiture doucement et péniblement.  Fenêtres à hauteur du regard d’un homme moyen. Discussions privées à l’intérieur des maisons clairement audibles de l’extérieur. Fils d’étendage d’un bâtiment à l’autres avec des vêtements d’enfants qui sèchent. Du sable dans les rues, des fuites d’eaux usées tous les mètres. Comme il n’y a pas de système d’égouts dans le camp, les gens ont creusé des puits sans fond pour les eaux usées, mais avec le temps ils se remplissent et se déversent dans les rues.

 

Un énorme bruit venant du marché d’à côté.

Je m’arrête. J’ouvre la première porte que je vois. J’entre. Je suis invisible, les personnes à l’intérieur ne me voient pas, ne sentent pas que je suis là. C’est une cour. Une femme de 37 ans environ se tient à côté d’un petit réchaud, elle cuisine du chou dans un petit récipient. Un joli sourire, trois enfants s’amusent autour d’elle, une fille de 7 ans joue à la poupée, deux garçons plus âgés se courent après et la mère leur demande de se clamer.  De l’autre côté de la cour, une autre femme fait sa lessive dans trois sauts, un avec du savon et les deux autres avec de l’eau claire. Une autre femme récupère les vêtements et va les étendre sur un fil tendu qui part de la fenêtre sur le côté droit, traverse toute la cour et va s’accrocher à l’extérieur de la maison.

 Dans un coin de la cour, une petite pièce. La porte est ouverte. Ce sont des WC extérieurs. Un homme sort et demande : « Combien de temps avant de manger ? ». La femme répond : « 10 minutes. » Elle demande : « Tu as trouvé les médicaments pour ton père ? ». « J’rai après le déjeuner, il n’est pas encore 4 heures. ».

 Il entre à l’intérieur, je le suis.

Á l’intérieur de la maison, un salon et deux petites pièces de chaque côté. Dans le salon, une rangée de matelas les uns à côté des autres, un vieil homme allongé et quatre jeunes hommes qui jouent aux cartes dans un coin. L’homme sort de la pièce et ferme la porte. Il continue vers l’une des petites chambres où un bébé dort dans un berceau. Il entre silencieusement pour ne pas réveiller le bébé, change de chemise et met du déodorant. Il va dans la deuxième chambre où 4 autres hommes dorment. Il les réveille : « Le repas est servi dans 10 minutes. Levez-vous. » Deux se remuent paresseusement, les deux autres font comme sil ils n’avaient pas entendu. « Levez-vous tous. Il est 15h55. Vous ne pouvez pas continuer à dormir. » Un des quatre répond d’une voix pâteuse « Mais nous venons de nous endormir.  Les bombardements et les explosions nous empêchent de dormir.  Il y a eu des bombardements toute la nuit et tout le jour. » Il sort. Le vieil homme dans le salon lui demande « Tu as apporté mon médicament pour l’asthme ? Je dois le prendre après déjeuner, pas plus tard que 4 heures. » « Pas encore. » il répond. « J’irai à la pharmacie après le déjeuner, je te promets de ne pas y aller plus tard qu’à 4 heures, je te promets. ».

Tic-tac, tic-tac, tic-tac,…. 16h00. Boum.

Revenons à 15h45.

Je sors et rentre dans la maison d’après…

 

Numéro 4 avec et sans zéros -2eme partie

Aujourd’hui j’ai reçu un message de ma sœur qui s’est réfugiée dans un abri scolaire de l’Office de Secours et de Travaux des Nations Unies dans le camp de Deir El Balah, au centre de la bande de Gaza. C’est à 10 km d’ici, c’est-à-dire la distance de la Lune à la Terre. Impossible de la rejoindre sans risquer ma vie. Elle, ses quatre fils, (un petit garçon de 8 ans, un adolescent de 15 ans, deux jeunes hommes de 21 et 22 ans) et sa belle-mère de 82 ans n’ont pas mangé depuis deux jours. Son plus jeune fils est malade, il a des douleurs au ventre, mais pas de médecins, pas d’unités de soins médicaux, que des hôpitaux qui se consacrent aux centaines de personnes gravement blessées. J’ai appelé un de mes collègues de travail qui vit à Deir El Balah. Il est allé la voir et lui a apporté ce qu’il pouvait trouver.

J’ai appelé mon frère qui est resté chez lui à Gaza. Il n’était pas parti, ne voulait pas quitter sa maison quel que soit le danger. Il m’a dit qu’il avait quitté sa maison il y a 2 jours pour s’installer dans une école du quartier. Il avait reçu un SMS de l’armée israélienne lui demandant d’évacuer sa maison parce qu’ils allés la bombarder. Il est parti en courant avec sa famille, sa femme, ses trois fils de 7, 16 et 17 ans et ses deux filles de 12 et 14 ans. Alors qu’ils couraient, un autre immeuble à côté d’eux a été bombardé. Une pierre projetée par l’impact de la bombe a blessé et cassé la jambe de sa plus jeune fille. Il l’a prise aux bras, a amené sa famille à l’école et a continué de porter sa fille jusqu’à l’hôpital. Elle a été soignée, sa jambe plâtrée avec du plâtre de moulage. Deux jours après la date de l’alerte, il a décidé de retourner chez lui. Il ne veut pas rester dans l’école.

Qu’est-ce que je pouvais bien lui dire, lui conseiller ? Je n’ai aucune idée.

Je retourne dans ma chambre, les images du bloc 6 du camp de Jabalia ne me quittent pas, je les vois tout le temps. J’essaie de les chasser de ma tête mais impossible.

De retour dans le camp, bloc 6…

Je quitte la première maison et devant la deuxième maison, un homme presse sa famille de se dépêcher. Il demande à ses fils :

« Le taxi sera là à 16heures, nous devons nous dépêcher. Vous avez tout pris ?

– Il y a les sacs de vêtements. Il y a les matelas. Il y a les restes de nourriture. Il y a ton sac avec les documents importants et les papiers d’identité. Quoi d’autre ?

– Où sont les autres ?

– Ils sont à l’intérieur.

– Qu’est-ce qu’ils font à l’intérieur ? demande-t-il, frustré. « Le taxi sera là dans 10 minutes nom de Dieu. »

Il rentre. À l’intérieur, sa femme est en train de se disputer avec sa belle-fille.

« Je ne peux pas laisser ces robes, ma mère me les a offertes à la naissance de mon premier enfant.

– Mais il n’y a pas de place dans le sac.

– Je m’en fiche. Je les prends avec moi.

– Et toi ? » (à son fils) « Tu as vraiment besoin de prendre trois paires de chaussures ? Il n’y a pas de place.

– Ce ne sont pas des chaussures, c’est mon ordinateur portable.

– Est-ce qu’on emporte la bombonne de gaz ? Ils n’en auront peut-être pas assez.

– S’il reste de la place dans le taxi, oui prenons-la. »

Sameer et Fatma, 11 et 12 ans, se disputent à propos de ce qu’elles veulent emmener. Sameer veut prendre son vélo et Fatma son cartable et sa poupée préférée.

Le père essaye de se contrôler, il parle calmement mais fermement :

« Est-ce que c’est vraiment le moment de se chamailler sur ce qu’il faut prendre et ne pas prendre ? Est-ce que l’on ne s’est pas mis d’accord ce matin ? Est-ce que l’on part pour la vie ? Non, nous serons de retour dans quelques jours. Alors s’il vous plait, arrêtez et tout le monde sort de cette maison maintenant. Dans 3 minutes, le taxi sera là. »

Ils sortent tous, le père ferme la porte d’entrée. Un voisin de la maison d’à côté sort et voit tous les sacs et les bagages dans la rue.

« Que se passe-t-il Abu Ahmad ? Où allez-vous ?

– Nous partons pour Rafah, chez mon frère. Toute la famille est installée là-bas, nous voulons être ensemble. C’est plus sûr.

– Tu penses vraiment que c’est plus sûr à Rafah ? Ils bombardent partout.

– C’est ce que nous avons décidé. Nous resterons tous ensemble, nous vivrons ensemble ou nous mourrons ensemble. Le taxi est là.

– Où ?

– Il est là, à l’entrée de la rue. »

Tic-tac, tic-tac, tic-tac,…. 16h00. Boum.

400 personnes tuées et blessées.

 

Sons

Allongé sur mon matelas, dans l’obscurité presque totale, éclairé par la faible lueur d’une pauvre petite bougie, je ferme les yeux dans l’espoir de dormir. Ça ne marche pas. Pas une minute de sommeil depuis 2 jours et 2 nuits.

C’est incroyable ce que les humains ont des sens plus développés, plus sensibles quand ils en perdent un – comme les personnes non-voyantes qui développent une audition plus précise. C’est ce qui arrive quand je ferme les yeux.

Pendant la journée, beaucoup de bruits, beaucoup de sons, des sons mêlés de personnes, de bavardages, de discussions, de cris, de bombardements, d’explosions, de drones, d’avions militaires qui fendent le ciel. Tout se mélange et je ne peux pas me concentrer, je ne me concentre sur aucun son en particulier.

Dans l’obscurité et dans un silence qui se veut absolu, alors que je suis allongé les yeux fermés, je commence à me concentrer sur les sons qui m’entourent. Le son d’une bâche en plastique, qui couvre une fenêtre sans vitre, qui s’agite avec la brise de la nuit, la respiration et le souffle de ma mère à côté de moi, mes battements de cœur, le grincement des cafards des champs, le chant d’un oiseau qui rentre tard au nid ou qui s’envole du nid au bruit d’une explosion, un petit bébé qui pleure dans la maison voisine et la mère qui le berce, les bruissements des branches dans les arbres, qui remuent légèrement,  le cri d’une chouette qu’on distingue au loin, des chiens de rue qui s’excitent et aboient quand une bombe survient, des chats qui se battent.

Tous ces sons expriment la vie, l’espoir, qu’il y aura un lendemain malgré tout.

D’autres sons viennent se rajouter, viennent couvrir tous les autres sons, font disparaitre tous les autres sons, remplissant l’air et l’atmosphère, envahissant le silence, pour annoncer l’arrivée de la mort.  

Le son d’un drone militaire, qui ressemble à celui d’un rasoir électrique en 100 fois plus puissant, et qui remplit l’espace de son bruit incessant que personne ne peut ignorer. Tout être vivant subit ce bruit en permanence. Hommes, animaux, oiseaux, arbres – même les pierres pourraient se fissurer à cause de cet insupportable bruit qui rend fou. Ça me rappelle une chose et une seule : les tortures à petits feux de Moyen-Âge.

Le passage des avions militaires – F15 – F16 – F32 – F je ne sais pas quoi. Ils fendent le ciel comme un couteau dans un pain de beurre et apportent la mort avec eux partout où ils passent.

Le son des tirs d’artillerie : boum.  Chaque obus produit trois sons, l’écho du premier se répète : boum, boum, boum – d’abord fort puis résonne plus faiblement trois fois.

Le son des tirs de roquettes, très fort et perçant. Si tu l’entends c’est que tu es vivant. C’est tellement rapide que si tu es touché, tu ne l’entendras pas. Tous ceux qui entendent une roquette savent immédiatement que d’autres ont été touchés et qu’elle n’a laissé que mort et destruction. Nous le savons tous par expérience, forts des nombreuses guerres contre Gaza que nous avons endurées.

Assis dans le noir, j’essaye d’ignorer les sons omniprésents de la mort et de me concentrer sur les petits sons de la vie. Pas évident, mais c’est le seul moyen que j’ai trouvé pour passer la nuit, en espérant surmonter mon insomnie pendant quelques heures. 

 

De quoi parler ?

Hossam à Gaza.

Quatre jours de cette guerre sans écrire dans mon journal. Ma tête bouillonne de sujets sur lesquels je veux écrire mais par quoi commencer, de quoi parler ? 

De mes efforts quotidiens pour nous assurer de l’eau potable, de l’eau domestique, de la nourriture, des couches-culottes pour ma mère grabataire, des vêtements d’hiver (vu que nous avons quitté notre maison sans penser que ça prendrait si longtemps), les médicaments de ma mère, qui sont à chaque fois un peu plus chers?

De la frustration et de la colère des gens qui tournent en disputes et en bagarres, dispute pour un morceau de pain, dispute pour 20 cm d’espace dans un abri, dispute pour une goutte d’eau, dispute pour une place dans la file d’attente des toilettes, dispute pour un mot qui a été dit ou un mot qui n’a pas été dit ?

Des hôpitaux qui sont bombardés et fermés faute de réseau électrique opérationnel ? Des bombardements incessants, des tueries et des blessés qui ne peuvent pas être secourus ? Du manque de matériel médical qui oblige les hôpitaux à amputer les personnes blessées sans aucune sorte d’anesthésie ? 

Du manque de nourriture et de produits de première nécessité qui créé un vrai problème de famine ?

Du nombre de logements détruits qui augmente chaque jour ?

De ma lutte quotidienne pour trouver une alimentation électrique pour recharger mon ordinateur et mon téléphone portable ? 

De l’accumulation des poubelles partout dans les rues, vu que le ramassage des ordures est paralysé ? Des fuites des eaux usées et des égouts dans les rues à cause de la destruction des canalisations précaires ?

Du monde qui n’a aucune pitié pour deux millions de civils ?

Des services de support psychologique que nous avons commencé à assurer dans certains abris ?

De ma sœur que je ne peux pas aider ? Du reste de ma famille, mes frères, sœurs et leurs enfants dans la ville de Gaza et au Nord que je ne peux même pas joindre par téléphone pour savoir s’ils sont morts ou encore vivants ?

Des mères et pères qui sont incapables de fournir du lait à leurs bébés, de la nourriture à leurs enfants, un abri ou quelque sécurité que ce soit ?

De l’éducation des nouvelles générations qui est à l’arrêt et dont personne n’est en mesure de prévoir quand et comment elle pourrait reprendre ?

De ma maison dans la ville de Gaza, l’appartement pour lequel j’ai travaillé 40 ans et économisé assez d’argent pour l’acheter et pouvoir l’appeler mon chez moi ? 

Du genre de vie que nous aurons après toutes ces destructions et dommages que les entités, infrastructures, rues, maisons, personnes et âmes ont subis ?

Écrire à propos de quoi, par où commencer ?

J’écrirai à propos de Jonathan Chadwick, Jonathan Daitch, Steven Williams, Sami, Mohammed, Rafat, Emad, Baha’a, Philipe Dumoulin, Marianne Blume, Brigitte Fosder, Ines Abdelrazeq, Lisa Shultz, Heather Bailey, Gerhard, Eli, Peter Van Lo, Zohra, Inas, Jean Luc Bansard, Jan, Kathleen, Redouan, Marko Torjanak, Sanne et beaucoup d’autres qui sont restés humains, qui me donnent l’espoir, la force et la possibilité de continuer, avec leurs mots, avec leur soutien.  Ceux qui m’aident à croire qu’il existe une humanité quelque part dans ce monde, qu’il y a de l’espoir, que la vie est plus forte que la mort. Grâce à leurs mots, je me sens capable de vaincre les ténèbres. 

Mes chers amis, je vous aime tous, j’espère vous revoir tous.

La vallée de la mort

Une introduction est peut-être nécessaire !

L’armée israélienne est visiblement déterminée à vider tous les hôpitaux de Gaza et du Nord, peu importe le prix à payer.

Peu importe le nombre de pertes humaines,

Peu importe le nombre de personnes blessées et patients réguliers qui ne seront pas soignés,

Peu importe le nombre de malades atteints de cancer et souffrant de tumeurs qui vont mourir,

Peu importe le nombre de patients en soins intensifs qui vont mourir,

Peu importe le nombre de patients qui vont s’étouffer faute d’oxygène,

Peu importe le nombre de personnes qui doivent être opérées en urgence et qui ne le seront pas,

Peu importe le nombre de bébés prématurés, pas tout-à-fait nés, qui ne connaitront pas la vie car asphyxiés dans leurs couveuses – deux sont déjà morts d’après le Ministère de la Santé.

Peu importe ce que dit le Droit Humanitaire International et la Quatrième Convention de Genève.

L’armée israélienne a complètement coupé l’électricité dès le premier jour de guerre, puis a empêché l’entrée de tout carburant qui pourrait faire fonctionner des groupes électrogènes, et aussi bombardé les panneaux solaires installés sur les toits des hôpitaux : 

Al Shifa dans la ville de Gaza,

L’Hôpital Indonésien dans le nord,

Kamal Adwan à Beit Lahia,

Al Rantisi, le seul hôpital pour enfants malades du cancer dans la bande de Gaza – trois sont déjà morts d’après le Ministère de la Santé,

L’Hôpital Al Nasr dans la ville de Gaza, l’hôpital spécialisé en pédiatrie,

L’Hôpital Psychiatrique, le seul hôpital psychiatrique de la bande de Gaza.

Tous ces hôpitaux ont été obligés de cesser leurs activités, certains bombardés, d’autres endommagés.

Al Shifa est le principal et le plus grand hôpital de la bande de Gaza. Il a été la cible de l’armée israélienne depuis le début. Ils ont bombardé la maternité, ils ont bombardé les services d’hospitalisation de jour, ils ont bombardé l’entrée principale plusieurs fois et ont tué et blessé des gens à chaque fois. Ils ont bombardé des ambulances qui transportaient des blessés à la porte de l’hôpital.

Hier, ils étaient très près de l’hôpital, à bombarder et à tirer tout autour comme si une porte de l’enfer s’ouvrait, à bombarder et à détruire la plupart des maisons et bâtiments qui entourent l’hôpital.

Le plus âgé de mes frères, 60 ans, avec ses deux fils, Mohammed 23 ans, Hisham 15 ans, et sa femme qui est aveugle et malade, s’est réfugié à l’hôpital Al Shifa le 12 octobre 2023. La femme de mon frère souffre de problèmes de reins. Elle a besoin d’aller à l’hôpital 3 fois par semaine, elle a besoin d’être branchée par voie veineuse à une machine qui lui nettoie le sang. Chaque fois, la machine fait fonction de rein pendant quatre heures. C’est donc pour cette raison qu’ils se sont réfugiés à l’hôpital Al Shifa. Nombreux parmi les 50 000 personnes déplacées dans l’hôpital Al Shifa sont des familles de gens qui ont des maladies chroniques. Ils sont là-bas pour avoir accès aux soins plus facilement. Nombreux d’entre eux sont des familles de blessés pendant la guerre.

Hier, mon frère et sa famille ont décidé de partir. Ils étaient persuadés d’être tués s’ils restaient. Ils sont partis vers le Sud, en dehors de la ville de Gaza. Mon frère qui supportait ses 60 ans d’agonie, de pauvreté et de souffrance sur les épaules, son fils Mohammed qui poussait sa mère sur sa chaise roulante, la mère qui portait un sac d’affaires, de vêtements et de nourriture sur les genoux et Hisham, le jeune garçon, qui portait un sac à dos et un sac à main. Avec les bombardements, les tirs, les bruits de drone, les raids aériens, le bruit de la foule qui les entourait, ils sont partis à pied. 

Ils avaient besoin d’aller dans le quartier de Zeiton, à 3 km de distance, dans le but d’atteindre la route de Salah Aldeen qui traverse Gaza du nord au sud. Ils ont marché. Les rues étaient vides hormis des gens qui transportaient aussi ce qu’ils pouvaient de leurs affaires, en route vers Salah Aldeen. Les rues ? Détruites, abimées, gros trous, fuites d’égout, fuites d’eaux usées. 

Pendant les premiers 200 mètres, c’était pour mon frère et sa famille, comme s’ils marchaient réellement à travers un champ de mines, comme s’ils marchaient avec la mort à leurs côtés. Ils avaient déjà vu des cadavres le long de la route.

Passés des chars, des soldats, ils ont continué pendant 2km avant d’arriver dans une zone où il y avait des gens, à 1km de Bureij et du camp de Nuseirat. Ils ont fini par trouver une charrette tirée par un âne qui les a emmenés jusqu’à l’Hôpital Al Aqsa à Deir Al Balah, à 18 km de la ville de Gaza.

Ce n’était pas différent de l’Enfer de Dante dans la Divine Comédie, peut-être que Dante aurait été encore plus inspiré s’il avait emprunté cette route.

Mohammed, la plupart du temps et dès qu’il pouvait, essayait de m’appeler. Les portables ne marchaient pas. Á 9 heures du soir, mon portable s’est mis à sonner, c’était Mohammed.

– « Où êtes-vous ? Êtes-vous en sécurité ? Je n’arrivais jamais à vous joindre quand vous étiez à Gaza.

– Nous sommes à l’Hôpital Al Aqsa, sans rien.

– Essayez de vous débrouiller ce soir, je serai là dans la matinée. »

On ne pouvait rien faire à cette heure-là, pas de circulation possible la nuit.

Dès le réveil, je suis parti pour Deir Al Balah. C’était tôt le matin. J’ai marché. J’ai marché 11.5 km au total aujourd’hui.

Je suis arrivé, des gens partout. La cour d’entrée et l’arrière-cour étaient pleines de personnes déplacées, des blessés et leurs familles. Devant la porte d’entrée, on déposait trois cadavres qui venaient d’arriver de Nuseirat, d’une maison bombardée là-bas. 

J’ai commencé à questionner les gens à propos de nouveaux arrivants de la ville de Gaza. Il y en avait beaucoup. J’ai continué à demander et à chercher jusqu’à ce que je les trouve, dans un espace de 2 mètres carré, pourvu par une famille qui avait un espace de 4 mètres carré.

Mohammed n’était pas là, il était parti chercher des médicaments pour sa mère. Mon frère avait vieilli de 50 ans en quelques jours, en 40 jours que je ne l’avais pas vu. Hisham était assis à côté de sa mère, sans rien faire, sans rien dire, le regard fixe, le regard de côté, le regard dans le vide. J’ai essayé de lui parler. Il ne répondait pas. Hisham, le garçon que j’aime le plus au monde, le garçon qui m’aime le plus au monde. Hisham qui court vers moi et demande que je le serre dans mes bras à chaque fois que je viens le voir. Hisham ne me réponds pas. Qu’est-il arrivé mon garçon ?

Je ne sais pas si c’est ma formation en psychologie de premier secours que j’ai eue quand je travaillais en tant que Délégué à la Protection de l’Enfance ou le pouvoir de l’amour mais après 15 minutes, Hisham m’a regardé, m’a sauté dans les bras et a pleuré, il a pleuré comme il n’avait jamais pleuré, pleuré, pleuré, son corps s’agitait et tremblait dans mes bras. Je n’ai pas pleuré. J’ai retenu mes larmes, mes larmes qui voulait tellement éclater. Je les ai retenues jusqu’à ce que je brûle de l’intérieur. Pleure bébé, pleure mon fils, il n’y a pas de honte, pleure autant que tu veux, pleure autant que tu as eu peur, pleure jusqu’à ce que tes pleurs atteignent le ciel ou un cœur sensible quelque part dans ce monde de fous.

 

Ma mère à nouveau 

Avec sa plaie dans l’estomac, vomir à plusieurs reprises, ne pas manger pendant 2-3 jours et saigner du système digestif, l’hôpital est inévitable simplement pour arrêter l’hémorragie. 

Nexium 40mg deux fois par jour en intraveineux. J’ai tout acheté comme la dernière fois quand nous avons demandé à la voisine qui est infirmière de faire l’intervention.

La voisine infirmière n’est pas là. Elle vivait dans la maison à côté de celle de mon beau-père qui a été avertie qu’elle serait bombardée. Ils ont évacué.

Qu’est-ce que je peux faire ? Je sors dans la rue. Je ne connais personne ; ce n’est pas mon quartier. Je suis un inconnu ici.

Je demande aux gens dans la rue s’ils connaissent une infirmière dans le coin. Incroyable, à la troisième maison, un homme me dit :

« Ma femme est infirmière. »

Je lui explique ce dont nous avons besoin. Il rentre chez lui et ressort 5 mn après avec sa femme. Ils viennent chez nous. Elle fait le nécessaire mais les veines de ma mère sont abimées, elles n’absorbent pas le médicament. L’infirmière dit brusquement :

« Il faut l’emmener à l’hôpital ! »

J’ai gardé assez d’essence dans ma voiture, en cas d’urgence – assez pour faire 50 km. Assez pour aller jusqu’à Rafah.

C’est une urgence. J’emmène ma mère à l’hôpital communautaire du camp de Nuseirat. Pendant que je conduis, les bombardements n’arrêtent pas, comme d’habitude, pas une minute.

Arrivés à l’hôpital. Ils ont installé une grande tente à l’extérieur comme un hôpital de campagne. Des lits à l’intérieur avec des personnes blessées et des médecins qui les soignent. Beaucoup de gens circulent de tous les côtés, une ambulance arrive, les gens font automatiquement de la place. Trois corps sous des couvertures. Une autre ambulance arrive, quatre blessés, une femme, un jeune homme et deux enfants. Le jeune homme a perdu une jambe et beaucoup de sang. Je ne sais pas quoi faire. Ma mère ne peut pas être une priorité dans cette situation. Alors que je me tiens devant l’entrée, un gentil infirmier s’approche et me demande s’il peut nous aider. J’explique le cas de ma mère. Il répond :

« – Normalement, il faudrait faire une analyse de sang et tester la pression artérielle et le cœur mais vous voyez à quel point la situation est chaotique. Je vais prendre le Nexium et une seringue et l’injecter avec 40ml de solution saline. Venez à l’intérieur.

Je rentre dans le premier couloir ; beaucoup de gens, du sang sur le sol, une dame s’occupe de nettoyer, un seau d’eau claire, en 2 minutes il devient rouge, elle le prend, disparait pendant 5 minutes et revient avec le seau rempli d’eau claire. Des gens pleurent de chagrin, infirmières et médecins circulent à toute allure dans tous les sens. L’infirmier me quitte, 20mn que je suis là quand il revient avec canule, pansements, seringue et Nexium. Il est très bien. En deux minutes, il fait tout le nécessaire.

Ma mère dort dans son fauteuil roulant. Je la sors de l’hôpital, la porte dans la voiture et la reconduis à la maison.

La nuit tombe. D’habitude je suis quelqu’un qui apprécie les soirées et les nuits, c’est le moment où je me détends. Je joue aux cartes avec mes amis, regarde mes films préférés, m’affale sur mon canapé. Maintenant je ne suis plus en état d’apprécier les soirées ou les nuits. Quand l’obscurité tombe, la vie s’arrête, immobile, pas un mouvement, pas une activité, pas un bruit excepté le bruit des bombardements et des drones qui se multiplie par milliers dans le silence.

 Ma mère se réveille encore avec ses hallucinations, ses peurs intérieures que je ne peux pas empêcher. Elle voit des gens et des choses, des gens qui l’agressent et des choses qui l’effraient. Elle hurle de peur, elle me voit faire des choses horribles et elle me maudit, et moi je suis impuissant. Les tranquillisants n’aident pas cette fois. De 17h jusqu’au lendemain matin 8h20, elle ne cesse de souffrir d’hallucinations et moi de souffrir d’insomnie et d’impuissance. Je descends lui prendre son petit-déjeuner. 10 minutes plus tard, je remonte et elle est endormie. Je ne la réveille pas, elle a besoin de dormir. Elle a besoin de se reposer.

J’appelle le Dr Yasser Abu Jamel. Il est psychiatre et directeur général du Programme de Santé Mentale de Gaza. Je lui explique le cas de ma mère, il m’envoie un message avec le nom d’un médicament que je devrais lui donner, un comprimé tous les soirs. Je laisse ma mère endormie ou peut-être inconsciente et je pars à la clinique de l’Office de Secours et de Travaux des Nations Unies. Pas d’internet, je ne peux rien faire, juste écrire une partie de ce texte, acheter le médicament et rentrer à la maison. De retour à la maison, ma mère dort encore. Il est 18h13. Elle est toujours endormie. Le petit-déjeuner est toujours là, il n’a pas été touché. Est-ce une bonne chose ? Une mauvaise chose ? Est-ce que je dois la réveiller et lui donner le médicament ? Mais j’ai peur qu’elle se réveille avec ses hallucinations et qu’elle passe une autre nuit de terreur et d’insomnie. Est-ce que c’est bon de la laisser dormir autant ? Je ne sais pas. Je vais attendre. Je mange, mon premier repas de la journée. Je lave mon corps avec un peu d’eau, une douche est un luxe inaccessible. Il est 20h15, 12 heures qu’elle dort. 23h25, 15 heures ! Je finis par décider (égoïstement) de la laisser dormir et de voir ce qu’il arrivera.

À propos, je n’ai de l’essence dans ma voiture plus que pour 40km maintenant.

 

Mots infirmes

Hossam à Gaza.

23 novembre 2023

Que peuvent faire les mots quand tu sens qu’ils sont incapables de décrire, d’expliquer, d’exprimer une émotion ou un évènement ?

Ça fait maintenant presque 10 jours sans écrire quoi que ce soit. Il y a beaucoup de choses dont je veux parler mais les mots sont infirmes, les mots ne reflèteront pas ce que je vois, ce que je ressens, ce que je veux dire.

Hier, j’étais à la clinique, j’attendais mes collègues, les thérapeutes, pour leur donner leurs missions et leur assigner des abris scolaires pour assurer un support psychologique aux enfants. L’un d’eux n’était pas là. J’ai demandé de ses nouvelles. On m’a répondu qu’il s’était passé quelque chose : deux personnes qui habitaient chez lui ont été tuées dans un bombardement. Cette personne dont nous parlons, je connais son oncle. Son oncle est un ami à moi et je sais qu’il s’est réfugié chez eux. J’ai paniqué. Aussitôt la réunion terminée, je suis vite allé chez eux pour voir mes amis et savoir ce qu’il s’était passé. Je suis arrivé. Mon ami et mon collègue étaient là assis à l’extérieur de la maison. Leurs visages parlaient d’eux-mêmes. Leurs visages en disaient long. Leurs visages me disaient qu’il s’était passé quelque chose de terrible.

Mon ami m’a raconté ce qu’il s’est passé. Le mari de sa fille et son petit-fils ont été tués. Ils étaient aussi refugiés dans la même maison mais hier le mari de sa fille est allé voir sa mère qui vivait dans une autre maison avec de la famille. Il a pris avec lui son fils ainé, Waseem, un garçon de 6 ans.

La maison, un immeuble de 4 étages où vivaient 37 personnes, a été bombardée. Tous sont morts ; hommes, femmes, garçons, filles, tous sont morts, sans exception.

Pendant qu’il me parlait, sa fille, celle que je connais depuis qu’elle a 7 ans, n’était pas loin. Elle accrochait les vêtements de son enfant mort sur le fil d’étendage, comme si de rien n’était. Elle lavait les vêtements de son fils mort et les mettait à sécher au soleil pour qu’il puisse les mettre à son retour. 

Je l’ai regardée et j’ai cherché quels mots pourraient expliquer ce qu’elle ressent, ce qu’elle pense. Je n’ai pas trouvé les mots. Quels mots peuvent décrire ça ? Nom d’un chien, où sont les mots ?  Pourquoi les mots n’aident pas ? Les mots sont faibles. Les mots sont handicapés. Les mots sont infirmes. Aucun mot ne peut expliquer ce qu’elle ressent ou pense. Elle a perdu son mari et son fils de 6 ans. Le fils a été trouvé et enterré, et le mari est toujours sous les décombres avec 14 autres sur les 37 personnes.

Je hais les mots. Je me sens impuissant, je me sens stupide de même penser à mettre des mots sur ça. 

Pendant la conversation, ils ont mentionné Mahmoud, Mahmoud, mon ami. Il est l’oncle du mari. Il s’était réfugié dans la grande maison de famille avec femme et enfants, son frère et sa femme et les enfants avec leurs parents. Ils étaient tous là-bas. Ils sont tous morts.

Non ! Pitié, non ! Pas Mahmoud ! Il ne peut pas être mort. Je ne peux pas l’accepter. Mahmoud n’est pas mort. Mahmoud est vivant. S’il-vous-plait, dites-moi qu’il n’est pas mort. S’il-vous-plait.

Je l’ai croisé au marché de Nuseirat il y a 3 jours. On s’est serré dans les bras, on a parlé, on a ri. Tu ne peux pas passer un moment avec Mahmoud sans rire. Il est si beau, si élégant, si bien habillé, avec barbe et cheveux toujours rasés de près et un grand sourire qui ne quitte jamais son visage un instant. Son magnifique sourire remplit l’espace de joie et de bonheur. Il est celui qui rend tout le monde heureux et détendu. Le sourire de Mahmoud ouvre toutes les portes vers l’espoir et la tranquillité. Son cœur est si grand, plus grand que le monde lui-même. Il peut prendre le monde entier dans son cœur. Il est celui qui est toujours disponible pour aider, pour accompagner, pour régler les problèmes, pour rester aux côtés des gens, les gens qu’il connait ou les gens qu’il n’a jamais rencontré auparavant, il est juste disponible pour qui que ce soit, comme si Dieu l’avait créé pour les autres. Il ne peut pas mourir. Oh mon Dieu, Mahmoud, mon ami. Pourquoi ? Pourquoi ? Pourquoi ?

Après avoir écrit ça à propos de Mahmoud, je me sens mal, très mal. Tous ces mots ne sont rien. Ça ne dit rien sur mon ami. Ça le réduit alors qu’il est tellement plus que ça.

Les mots sont maudits. Les mots sont faibles. Les mots sont impuissants. Il n’y a pas de mots pour dire ce que je ressens à cet instant. Les mots ne diront pas ce que je veux dire sur Mahmoud.

File d’attente

Durant ces cinquante jours, il y a eu de nombreuses files d’attente.

Des files d’attente qui ont commencé, puis disparu. Il y en avait, il y en a toujours. Des nouvelles ont apparu quand la trêve a débuté.

La file pour le pain, la première. Des milliers de personnes qui font la queue devant la boulangerie pour obtenir la quantité de pain autorisée, à peine assez pour un jour pour une famille de 5 personnes. Une file ordonnée. 

Mais de temps en temps, il y a un égoïste qui passe devant les autres et ça créé des problèmes. Il finit par être rejeté vers l’arrière jusqu’à ce qu’il retrouve sa bonne place dans la file. 

Ces files ont disparu petit à petit. Á Nuseirat par exemple, il y avait quatre boulangeries qui faisaient du pain. Les Israéliens ont bombardé deux d’entre elles. Il y a donc eu des files plus importantes devant celles qui restaient jusqu’à ce qu’il n’y ait plus de farine au marché et que le gaz qui sert à la cuisson et aux machines qui font la pâte soit complètement terminé.

Ce qui est arrivé à Nuseirat est arrivé dans toutes les villes de la Bande de Gaza.

La moitié des boulangeries de la Bande de Gaza ont été bombardées et se sont effondrées sur la tête de ceux qui travaillaient toute la nuit, qui prépareraient le pain pour subvenir aux besoins des gens. Et d’autres ont fermé leurs portes quand il n’est plus resté de farine sur le marché.

Et donc, selon un programme planifié, les gens sont poussés à la famine.

 

Aux portes des bureaux de l’Office de Secours et de Travaux des Nations Unies pour les Réfugiés – une file d’attente où s’inscrire pour recevoir de la farine.

Des files d’attente de centaines de gens pour s’inscrire et obtenir un numéro et rendez-vous pour avoir de la farine. Une file quotidienne ininterrompue.

Des files aux portes des supermarchés et des commerces…bousculades et embouteillages. Les files commencent aux entrées des magasins et grossissent jusqu’à la rupture du stock. Alors, ces files disparaissent.

Les files devant les banques.

Une file quotidienne devant le point de retrait pour retirer des espèces. Petite file d’attente de quelque douzaine de personnes. La plupart des gens n’ont même plus d’argent en banque. Uniquement ceux qui ont un emploi et quelques personnes fortunées…

Plusieurs milliers sur les millions de gens de la Bande de Gaza attendent devant les points de retraits d’espèces. 

Ce sont des files quotidiennes.

Les files continuelles.

Des files continuelles ont commencé avec la trêve, des files pour le gaz de cuisine, l’essence, les panneaux solaires qui sont distribués en quantités limitées dans plusieurs stations-services.

Des centaines de voitures et de charrettes arrivent, se mettent en ligne et forment une file de plus d’un kilomètre, espérant avoir de l’essence à un prix qui a fait un bond sur le marché noir.

La guerre c’est la ruine, la guerre c’est la destruction, la guerre c’est la mort. La guerre vole aux êtres humains ce qu’ils ont de plus important, ce qui les définie. La guerre vole leur humanité. C’est quelque chose qu’Israel sait bien. C’est ce qu’Israel est en train de faire à Gaza.

 

Circulation suffocante

Circulation suffocante. Des milliers dans les rues du marché. D’aussi loin que tu peux voir, il y a des têtes et des corps qui bloquent et ferment le passage. Marcher parmi les gens à Nuseirat est épuisant et éprouvant – c’était une population de 35 000 personnes à laquelle s’est maintenant rajouté 150 000. On dirait que la plupart d’entre eux se sont arrangés pour se retrouver au marché, jeunes hommes et jeunes femmes, enfants, adolescents, garçons et filles…

Femmes, hommes, enfants, personnes âgées avec ou sans cannes, certains en fauteuils roulants. Femmes enceintes, femmes qui portent des bébés. Jeunes hommes et femmes se bousculent, montent et descendent …certains continuent de marcher en silence. L’odeur de transpiration vient d’eux. Sans exagérer. Personne ne se plaint des autres. Moi compris. Comme eux je n’ai pas la possibilité de me laver tous les jours. L’eau est rare. La rue du marché est déjà sale par elle-même. Personne ne ramasse les ordures des magasins. Elles s’entassent jour après jour et dégagent toutes sortes d’odeurs. Toutes sont nocives. Je pense que beaucoup de maladies vont commencer à apparaitre.

Les gens ont commencé à vendre le contenu de leurs maisons, réalisant que d’autres pourraient en avoir besoin. Un vieux matelas, des vêtements d’occasion, des chaussures éculées…Certains sont plus créatifs. 

Près d’ici il y a un homme qui vend des poulets. Quand il n’y a pas d’électricité et qu’il ne peut pas utiliser la machine à nettoyer les poulets, il allume un feu sur lequel il installe une grosse marmite d’eau. Il tue et nettoie les poulets à la main et les mets dans l’eau bouillante quelques minutes puis les plume et va se placer au cœur du marché. Ça ne gêne personne. Personne n’accuse personne.  Il n’y a pas d’alternatives.

 

Comme chaque jour

Je me lève à 6 heures du matin. Le père de ma femme, un homme attentionné de 70 ans, se lève avant moi. Et le feu a été allumé, et la théière et une bouilloire remplie d’eau chaude sont sur le feu.

Il y a aussi une casserole d’eau chaude qui m’attend pour que j’y mette 3 œufs afin qu’ils puissent cuire lentement sur le feu.

Deux œufs sont pour ma mère et un pour mon chien, Buddy.

Je me lave, je bois une tasse de Nescafé bon marché que j’ai réussi à trouver dans un vrai magasin avant qu’il soit dévalisé. Puis c’est le tour de ma mère. Je change sa couche. Je ramasse les miettes de nourriture qui sont tombées autour d’elle et je lui prépare un œuf, un morceau de pain et une tasse de thé. Le thé est facilement accessible parce qu’il fait partie des provisions fournies par l’Office de secours et de travaux des Nations unies pour les réfugiés qui sont vendus au marché à prix réduits.

Je nourris mon chien avec le troisième œuf. J’enfile le premier vêtement que je trouve. Je ne m’inquiète pas de la couleur, ou si ma chemise est repassée. Ce sont des préoccupations que nous avons complètement laissé tomber après 51 jours.

Je me prépare à sortir. Les prières de ma mère m’accompagnent. La route de la maison au marché de Nuseirat, longue de 2.5 km à travers Sawariha, une région agricole entre le camp de réfugiés et le village de Al Zuwayeda au bord de la mer. La maison est à plus ou moins 600 mètres de la plage. Mais ces jours-ci, c’est comme si la Chine était plus proche de nous que la mer. Quand Israel lance des missiles vers l’Ouest, elle dirige ses chars vers la plage ou n’importe quelle cible qui les arrange. L’horizon de la mer est le seul horizon possible pour les gens de Gaza. Dans Gaza rétréci, il n’y a plus d’horizon – seulement des immeubles, et des rues qui voilent l’horizon et qui certains vont jusqu’à voiler le ciel.

 

Appréhension

Les gens qui ont quitté leurs maisons à cause des menaces proférées par l’armée israélienne, volent ce qu’ils peuvent. Ils arrachent les portes des commerces de leurs gonds et volent tout ce qu’ils trouvent.

C’est ce qu’il se passe en ce moment à Gaza. Et ce n’est pas surprenant quand tu crées une famine où les gens sont assiégés dans un espace réduit, l’état de droit disparait. Pas de compte à rendre, pas de maintien de l’ordre…

Survivre c’est commencer à justifier n’importe quelles actions.

La peur est maintenant partout. La peur de mourir sous les bombardements d’Israel, la peur de ne pas pouvoir trouver un abri, de l’eau et de la nourriture, la peur du vol, ou la peur d’être blessé, ou d’être tué.

La plus grande peur est la peur anticipée, la peur de ce qui va arriver après cette guerre. 

 

La Bande de Gaza a été entièrement détruite – chaque bâtiment, depuis ses fondations, les routes, les communications.

Plus de 200 000 maisons sont démolies. La guerre redémarre. Plus d’un million de gens n’ont pas de maisons où retourner. Quel genre de vie nous attend ? Quel futur attend nos enfants ? Quelle autorité va gouverner Gaza ? Une occupation de l’armée israélienne ? Un retour au pouvoir du gouvernement du Hamas ? Est-que ce sera le retour de l’Autorité Palestinienne corrompue ? Ou des forces internationales pour savourer notre humiliation ? Quand en aurez-vous assez de l’humiliation de notre peuple par Hamas et par l’Autorité ? 

Quand en aurons-nous assez de l’humiliation et de la violence de l’occupation ?

Qu’attendons-nous de demain ? Ou plutôt qu’allons-nous attendre de ce qui nous restera demain ? 

 

Appréhension

Les gens qui ont quitté leurs maisons à cause des menaces proférées par l’armée israélienne, volent ce qu’ils peuvent. Ils arrachent les portes des commerces de leurs gonds et volent tout ce qu’ils trouvent.

C’est ce qu’il se passe en ce moment à Gaza. Et ce n’est pas surprenant quand tu crées une famine où les gens sont assiégés dans un espace réduit, l’état de droit disparait. Pas de compte à rendre, pas de maintien de l’ordre…

Survivre c’est commencer à justifier n’importe quelles actions.

La peur est maintenant partout. La peur de mourir sous les bombardements d’Israel, la peur de ne pas pouvoir trouver un abri, de l’eau et de la nourriture, la peur du vol, ou la peur d’être blessé, ou d’être tué.

La plus grande peur est la peur anticipée, la peur de ce qui va arriver après cette guerre. 

 

La Bande de Gaza a été entièrement détruite – chaque bâtiment, depuis ses fondations, les routes, les communications.

Plus de 200 000 maisons sont démolies. La guerre redémarre. Plus d’un million de gens n’ont pas de maisons où retourner. Quel genre de vie nous attend ? Quel futur attend nos enfants ? Quelle autorité va gouverner Gaza ? Une occupation de l’armée israélienne ? Un retour au pouvoir du gouvernement du Hamas ? Est-que ce sera le retour de l’Autorité Palestinienne corrompue ? Ou des forces internationales pour savourer notre humiliation ? Quand en aurez-vous assez de l’humiliation de notre peuple par Hamas et par l’Autorité ? 

Quand en aurons-nous assez de l’humiliation et de la violence de l’occupation ?

Qu’attendons-nous de demain ? Ou plutôt qu’allons-nous attendre de ce qui nous restera demain ? 

 

Gaza entre la mer et la barrière 

La mer à l’ouest et la barrière à l’est, et au nord et au sud.

Je marche vers l’est, pas vers l’ouest.

Je n’ai pas la mer pour horizon. Je n’ai pas d’horizon. La route est longue et épuisante. Une longue section de cette route poussiéreuse, vieille route goudronnée, une partie est pleine de trous et l’autre est praticable. Nous passons par une rue avec un sanctuaire sur le mur du cimetière central du camp. Des tas d’ordures étalées tout le long du mur du cimetière. La route est éprouvante. Les égouts se déversent dans les rues car les fondations des immeubles ont été détruites dans beaucoup d’endroits. Des piles de poubelles des deux côtés de la rue. L’odeur infâme remplit ton nez et infecte le sol.

Notre périple est accidenté. Nous tombons sur des trous creusés dans le sol, des égouts et des ordures. Tu essaies de les éviter. Nous n’y arrivons pas toujours. Quelquefois, quand les rues s’élargissent, les égouts se mélangent avec l’eau propre, et quelquefois ils la submergent complètement. Impossible de ne pas avoir les talons qui s’enfoncent dans la merde. Tu te sens nauséeux, triste, furieux mais tu continues.

Il n’y a pas d’alternative. Maisons bombardées, démolies des deux côtés de la route. Il s’en dégage l’odeur des armes à feu mélangée à l’odeur du ciment, des gravats ou l’odeur des citernes remplies par les égouts.

Les maisons ont été bombardées jour après jour, jusqu’à ce que petit à petit il ne reste plus de place pour les voitures sur la route. La route a été réduite à une ligne.

S’il pleut, une ou deux fois, le trou laissé par les maisons démolies se remplit and déborde jusqu’à ce que la route soit complètement divisée. Il n’y a pas de solution de remplacement, pas d’alternative à cette situation. 

 

J’arrive au marché après un trajet d’une heure (plus ou moins)

Le marché. La rue du marché divise le camp à partir de la rue de Salaheddin à l’est tout le long jusqu’à l’ouest et la mer. Le marché s’arrête là. De nombreux bâtiments ont été bombardés : deux boulangeries, un supermarché, des magasins de vêtements, des magasins d’appareils électriques, une pharmacie, un droguiste. Entre chaque maison bombardée, il y a une maison partiellement ou complétement détruite. La plupart des commerces sont fermés après 50 jours sans entrée de marchandises. Les magasins sont à court de tout. Ils sont complètement vides. Un autre marché a été fermé, seulement des marchands ambulants qui se déplacent ici et là, ou des gens qui étalent leurs produits sur le sol, ou dans des boites en carton ou sur des tables ou sur une charrette tirée par un âne.

Les seuls produits disponibles sont quatre variétés de légumes : pommes-de-terre, tomates, poivrons verts, citrons. Les prix augmentent quotidiennement – jour après jour. Quelques marchandises distribuées par l’UNRWA (Office de Secours et de Travaux des Nations Unies pour les Réfugiés) aux personnes déplacées dans les écoles – conserves de haricots, de viande, de thon, sucre et riz et lentilles, patates douces, une bâche en plastique de 4 ou 5 mètres de long pour couvrir les toits qui laissent égoutter l’eau de pluie sur la tête de ceux qui vivent dans les maisons délabrées. Les personnes déplacées mangent ce qu’ils peuvent de la nourriture de l’UNRWA, puis étalent des couvertures sur le sol du marché pour vendre ce qui leur reste ou ce dont ils se sont privés eux et leurs enfants pour avoir l’argent nécessaire et s’acheter les produits essentiels que l’UNRWA ne distribue pas, comme des vêtements d’hiver pour leurs enfants, des serviettes hygiéniques pour les femmes, des médicaments pour les malades, des cigarettes et du café pour les pères égoïstes, qui préfèrent des cigarettes et une tasse de café plutôt que de la nourriture convenable pour leurs enfants.

 

Il y a des centaines de mendiants 

Il y a des centaines de mendiants, de tous les âges, garçons et filles, hommes et femmes. Ils s’agrippent à ceux qu’ils pensent être capables de donner un peu d’argent. Ils demandent de l’argent constamment. C’est la faim qui les pousse. La faim est humiliante. Les gens ont faim. Avant la guerre, 48% de la population était sans emploi. Maintenant la vie s’est complètement arrêtée, et plus personne ne travaille. Les commerces, usines, magasins, cafés, restaurants sont tous fermés. Même les 40 000 employés qui reçoivent leurs salaires de l’Autorité Palestinienne n’ont pas été payés. Israël a coupé le budget du montant qui servait à payer les fonctionnaires de Gaza. 

Israël nous étrangle par tous les moyens. Ils ont coupé l’eau, l’électricité, les communications, ont bloqué l’entrée d’argent liquide et de l’argent de l’Autorité Palestinienne qui est censé être envoyé par Israël via leurs réseaux mais pas conservé par eux.

Survivre est ce qui fait tenir les gens de Gaza – comme des animaux dans la jungle, et comme dans la jungle, il y a les faibles et il y a les forts, ceux qui vivent en tribu et ceux qui vivent seuls. 

Avec la faim, et la fierté et le manque, des choses terrifiantes commencent à apparaître : vols, magasins cambriolés nuit et jour. Un gang arrive dans un magasin, criant et hurlant comme des sauvages, ils commencent à prendre tout ce qu’ils trouvent et dévastent tout en s’enfuyant. Au moment où une maison est sous les bombardements, les gens sont terrifiés à l’idée de mourir sous les gravats. Il y aura quelqu’un qui se faufilera à l’intérieur et qui volera tout ce qu’il peut.

 

Faire la queue pour du gaz de cuisine

Je quitte le marché et me dirige vers la rue de Salaheddin. Il n’y a aucun transport possible au milieu des milliers de gens et de la foule. Je marche dans la direction de Khan Younis pour retrouver mes collègues et préparer un rapport sur leur travail de support psychologique auprès des enfants dans les écoles où ils ont trouvé refuge. Il y a quelques vieilles voitures cabossées qui roulent au gaz de cuisine ou à l’huile de cuisson mélangée à l’essence. Elles dégagent une odeur rebutante. Pas d’alternative possible. Les prix sont une blague. Pas de prix fixes mais tous sont au moins 3 fois plus élevés que la normale. Et si tu te plains, la réponse est déjà toute faite. Le gaz a été coupé. Les huiles de cuisson coûtent le triple du prix normal, comme tout le reste. Tout ce qui est vendu sur le marché coûte au moins 3 ou 4 fois le prix normal. Dans une charrette pour 4 personnes, le conducteur entassera 5 ou 6 passagers. Tu n’as pas le droit de te plaindre. C’est tout ce qu’il y a. Tu prends ou tu laisses ? Tu arrives avec les muscles endoloris d’avoir forcé tout le trajet. 

La route de Nuseirat à Khan Younis, la rue Salaheddin, reste intacte. Elle n’a pas encore été détruite. Des deux côtés de la rue, tu vois de temps en temps des immeubles, maisons, usines, boulangeries ou banques démolis. Une partie des gravats des bâtiments détruits est éparpillée sur la route. Mais comme la route est large, les voitures peuvent les éviter facilement. 

À l’horizon tu aperçois une longue ligne. Quand la voiture se rapproche, tu comprends que ce sont des cylindres de 12kg de gaz de cuisine et à côté de chaque cylindre se tient son propriétaire. La file s’étend sur plus d’un kilomètre jusqu’à la station-service sur la rue Salaheddin. Des centaines de ceux qui font la queue n’auront pas leur tour avant plusieurs jours.

Ceinture de feu

Quand l’armée d’occupation israélienne a attaqué, frappé et détruit une rangée de 20-30 immeubles, ce qui comprenait des centaines d’appartements, domiciles et maisons, magasins et marchés.

Un journaliste est apparu avec son gilet pare-balles et son casque, un analyste politique avec sa cravate autour du coup, et a décrit l’opération en disant que l’armée israélienne créait une ceinture de feu dans la rue de Yarmouk.

Quoi ? « Une ceinture de feu » ???!!!

Ce sont des habitations, ce sont des objets personnels, ce sont des abris, ce sont des lieux chaleureux, c’est le confort après une longue journée de travail, ce sont des souvenirs, c’est tout ce que les gens ont, ce sont leurs lits et leurs canapés, ce sont leurs télévisions et leurs cuisines, ce sont leurs tasses et assiettes préférées. Dans chaque coin de ces centaines de maisons, ils ont des souvenirs, tout ce qu’ils ont ils l’ont choisi eux-mêmes, après des années et des années de travail acharné pour économiser de l’argent et l’acheter, dans le but de l’utiliser et de l’apprécier. Ce sont les lits de leurs enfants, c’est la couverture qu’ils ont choisie parce qu’ils aimaient sa couleur, ce sont leurs photos sur les murs et c’est là qu’ils planifient l’avenir de leurs enfants. C’est leur passé et leurs projets pour l’avenir.

Va te faire mettre « ceinture de feu ».

 

Les mots qui énervent

Les mots les plus énervants que j’entends proviennent des journalistes, des politiciens, des représentants officiels des agences des Nations Unies et des analystes politiques quand ils décrivent les choses à Gaza. 

Des mots comme « difficile ».

Par exemple : 

Quand l’hôpital de Shifa est encerclé par l’armée israélienne et bombardé après avoir été privé d’eau, d’électricité, d’oxygène, de nourriture.

Quand les personnes blessées en soins intensifs meurent les unes après les autres.

Quand les nouveaux nés dans les couveuses meurent les uns après les autres.

Quand les personnes malades s’étouffent par manque d’oxygène.

Quand les cadavres pourrissent au soleil et que personne ne peut les enterrer ou les déplacer.

Un représentant astucieux de l’Organisation Mondiale de la Santé, ou un journaliste brillant qui retransmet la situation, va dire : « C’est une situation difficile à l’hôpital de Shifa. »

Quoi ????? Difficile !!!

Monsieur, quand vous vous disputez avec votre épouse, vous venez dire que c’était difficile. Quand vous ne trouvez pas le lait pour votre café du matin, vous dites que la situation est difficile. Quand vous cherchez un taxi pour arriver à l’heure au bureau et que vous n’en trouvez pas, oui c’est difficile. Quand vous essayez de convaincre votre fils de rester avec la baby-sitter et qu’il est têtu et n’écoute pas, vous pouvez dire que c’est difficile.

Ce qui arrive à l’hôpital de Shifa n’est pas difficile. C’est un massacre. C’est un crime contre l’humanité. C’est la terreur dans la pire de ses formes.

Va te faire mettre « difficile ».

 

Recette de survie

Comment survivre à la guerre dans un espace très réduit, où les bombardements, tirs d’obus, de missiles, frappes et attaques sont partout ? Quand il n’y a aucun moyen de prévoir la prochaine frappe, surtout lorsque les civils sont la cible principale ?

Comment trouver un endroit sûr ?

Comment t’assurer d’avoir de la nourriture et de l’eau quand ni nourriture, ni eau sont autorisées à rentrer ?

Comment procurer sécurité et confort à tes enfants quand tu ne peux déjà pas l’avoir toi-même ?

Comment trouver un abri quand les habitations, les maisons, les immeubles sont délibérément frappés ?

Comment te réchauffer quand il n’y a pas d’électricité pour allumer le chauffage, ou pas de vêtements d’hiver disponibles au marché, ou quand tu n’as pas d’argent pour en acheter même s’il y en a ?

Comment cuire ta nourriture quand le gaz de cuisine n’est pas autorisé à rentrer ?

Comment t’échapper ? Fuir la ville qui est devenue un champ de bataille, qui est fermée, verrouillée, et qui n’a pas d’autre issue que ta tombe, si tant est que tu puisses trouver une tombe et trouver quelqu’un pour t’y mettre ?

La réponse est : JE NE SAIS PAS.

 

L’histoire inédite d’Olympe.

Alors que Zeus s’ennuyait assis sur son trône au sommet de l’Olympe, il fit courir ses doigts à travers sa barbe tout en regardant la Terre en bas. Il y avait de la lumière dans de nombreux endroits sur Terre, il y avait de l’obscurité dans de nombreux endroits aussi. Mais il aperçut un point lumineux plus brillant que toutes les autres. Ce n’était pas une lumière artificielle, ce n’était pas la lumière du soleil, ni de la lune, ni des étoiles. Il regarda de plus près. Elle venait de là-bas, d’un coin minuscule en méditerranée, un coin appelé Gaza.

Il se demandait ce qui pouvait briller là-bas. Il devait y avoir de l’obscurité à cet endroit alors qu’est-ce qui pouvait bien briller ?

Lucifer n’était pas loin et entendit les questionnements de Zeus. Il parla de sa voix grave et profonde – ce sont les femmes et enfants de Gaza. Ils brillent sans arrêt. Comment se fait-il que le Dieu des Dieux ne sache pas cela ? 

Dieu frustré de ne pas l’avoir su, dit : « J’en veux quelques-uns ici. Celui qui peut m’en amener quelques-uns maintenant sera récompensé. »

Lucifer répondit : « Il n’y a que l’Armée de la Mort qui peut vous amener ces femmes et enfants. »

Zeus était ébranlé, « Non ! Pas cette armée ! Ce sont des brutes ! Ils sont horribles, féroces, terrifiants, implacables, impitoyables, hideux. »

Lucifer « C’est la seule armée qui peut exaucer votre vœu. »

Les autres Dieux : « Pitié, non, pas cette armée. Pas l’Armée de la Mort. Prenez n’importe quelle autre armée. Envoyez les Amazones, elles sont nobles et puissantes. Envoyez l’armée de Troie ou envoyez n’importe lequel d’entre nous et nous vous les amèneront. Envoyez Mars, Neptune ou Héra. Envoyez Hercule ou Arès mais pas cette armée. »

Zeus, comme d’habitude, agit comme il agit toujours. Il agit égoïstement. Sa volonté est un ordre, ses rêves doivent se réaliser, son souhait doit être contenté.

Zeus de sa forte voix, brandissant haut son éclair pour semer la peur parmi les autres Dieux, dit : « Silence. Pas un mot. Que personne ne parle. Qu’il en soit ainsi. Envoyez l’Armée de la Mort. Allez me chercher quelques enfants et quelques femmes de ce Gaza. Mon désir est une requête et mes requêtes sont des ordres. Envoyez l’Armée de la Mort maintenant. »

Tous les Dieux regardèrent Lucifer avec colère. Ils voulaient le tuer. Mais il est protégé par le Dieu des Dieux.

Lucifer rajouta : « Seigneur, vous savez que l’Armée de la Mort a aussi des exigences. »

Zeus : « Quelles exigences ? »

Lucifer : « Personne ne doit demander ou contester les moyens qu’ils utiliseront pour vous apporter les femmes et enfants et personne ne peut leur demander d’arrêter tant qu’ils n’ont pas fini. Promettez-vous de le faire ? »

Zeus : « C’est un serment de Zeus, le Dieu de tous les Dieux. »

L’Armée de la Mort attendait avec angoisse et jubilation, attendait que Lucifer leur donne la bonne nouvelle. Il ne se fit pas prier, il arriva avec une heureuse nouvelle.

Lucifer dit de sa voix grave « Allez, mes amis, passez les Palestiniens au fil de l’épée. Vous êtes libres, ne vous posez pas de question, n’arrêtez que lorsque votre soif de sang sera étanchée. »

L’Armée de la Mort n’attendit pas qu’il ait fini son discours. Ils se ruèrent avec leurs lourdes masses, leurs épées et boulets, leurs poignards et couteaux sur les corps des femmes et enfants palestiniens.

Les hommes palestiniens étaient là, impuissants, incapables de faire quoique ce soit, seulement de pleurer de douleur et de chagrin. Comme Prométhée enchainé.

Des centaines et des centaines de femmes et enfants montèrent jusqu’à la salle du trône de Zeus. Par groupes.

Zeus les regarde. Ils ne brillent plus, ils ont perdu leur beauté, ils ne sont plus tels qu’il les avait vus du haut du mont Olympe. Ils arrivent en morceaux, certains sont décapités, certains n’ont plus de bras ou de jambe, certains sont coupés en deux. Zeus commence à être frustré, ce n’est pas ce qu’il voulait.

Les Dieux lui dirent d’une seule voix : « Oui, c’est ce que vous vouliez. »

Zeus : « J’avais demandé quelques-uns, quelques femmes et enfants. Quelques-uns c’est-à-dire trois ou quatre, dix mais pas des dizaines, pas des centaines, pas des milliers.

Tous les Dieux : « On obtient ce que l’on demande. »

Zeus : Pourquoi ont-ils assassiné leurs hommes ? Pourquoi ont-ils détruit leurs maisons ? Pourquoi ont-ils coupé leurs arbres ? Pourquoi ont-ils brûlé leurs champs ? Pourquoi ont-ils tué leur bétail ? Pourquoi les ont-ils privés de nourriture et d’eau ? Pourquoi ?

Tous les Dieux : « On obtient ce que l’on demande. »

Il appela Lucifer mais Lucifer avait disparu. Lucifer se cachait au milieu de l’Armée de la Mort. Zeus se mit en colère. Il cria « Assez ». Mais sa forte voix était recouverte par les hurlements des Palestiniens et les rugissements de l’Armée de la Mort. Femmes et enfants continuaient de gravir sans lumière, sans éclat, des morts en marche. Les corps commençaient à remplir la salle du trône. L’immense salle du trône qui pouvait recevoir tous les Dieux, les demi-Dieux, leurs épouses et enfants et même leurs serviteurs se retrouva pleine. Complètement remplie jusqu’au plafond par des piles de corps. Des milliers d’enfants palestiniens, des milliers de femmes palestiniennes et des milliers d’hommes palestiniens.

Zeus sur son trône, consterné, sans voix, incapable de renier son serment. Et alors que tous les Dieux le regardaient, avec tristesse et impuissance, ils virent ce qu’ils n’avaient jamais vu auparavant, ils virent des larmes dans les yeux de Zeus. Des larmes de regret. Des larmes de chagrin, des larmes de faiblesse. Le Dieu de tous les Dieux pleure sur ce bain de sang et pourtant l’Armée de la Mort ne cesse de transpercer de sa lame la chair tendre des femmes et des enfants palestiniens.

L’effet papillon 

J’ai eu de la chance hier. J’ai obtenu un sac de 25kg de farine à pain (5 fois le prix initial). C’est assez pour deux semaines pour les 18 personnes de la maison. Je pense même avoir, avec un peu de chance, la moitié d’un cylindre de gaz de cuisine, 6kg, qui pourrait faire aussi pour 10 jours (aussi 3 fois le prix initial).

Le bois de chauffage est rare. La Bande de Gaza est si petite et la zone agricole très limitée : pas de forêt ou de jungle. Les gens ont commencé à couper des jeunes arbres pour avoir du bois pour le feu bien que le bois vert soit humide et qu’il ne brule pas et qu’il ne fasse pas de feu. Mais les gens sont tellement désespérés qu’ils font tout ce qu’ils peuvent pour survivre. Pauvre Gaza. Il ne restera plus un arbre. Les oliviers sont abattus, les arbres dans les rues sont tous rasés. Qui peut blâmer les gens qui n’ont pas d’autres choix ? Les situations désespérées poussent toujours les gens à prendre des mesures désespérées. 

Alors que je rentrais du marché sur une charrette en bois tirée par un pauvre âne malingre, j’ai vu un petit papillon blanc qui pendant plus de 5 minutes a volé aux côtés de l’âne. C’était tellement agréable de voir un peu de beauté au milieu de toute cette noirceur. Ça m’a fait sourire jusqu’au moment où je me suis souvenu que dans certaines cultures, le papillon blanc était un présage de mort. Personnellement je ne crois pas en de telles superstitions, mais pour être honnête, cette idée ne m’a pas quitté.

Dans la nuit plus de 500 êtres humains ont été tués à Gaza, du nord au sud. La majorité était des femmes et des enfants.

J’écris ce texte et autour de moi des frappes et des bombardements intenses n’arrêtent pas un instant. Des centaines de gens sont tués en ce moment même. Peut-être que moi et ma famille en ferons partie, qui sait ? Tous ceux qui ont été tués, plus de 22 000 êtres humains qui ont été tués au cours des 55 derniers jours, ne savaient pas qu’ils allaient être tués avec cette brutalité.

Pauvre papillon, je ne t’en veux pas du tout. Tu es magnifique. Je sais que ce n’est pas toi ou ton effet. Je sais que c’est l’Armée d’Occupation Israélienne qui a tué, sans pitié, tous ces gens.

P.S. J’aime les papillons.

 

Un jeune analyste politique et militaire

Ma femme, Abeer, fait un travail formidable avec Handicap International. Elle organise, épaule et assiste une grosse équipe de thérapeutes, assistants sociaux, infirmières, physiothérapeutes, animateurs, ergothérapeutes, agents de réhabilitation dans les abris de la zone centrale. Je suis et soutiens aussi une équipe de thérapeutes et d’assistants sociaux dans les régions du centre et du sud via mon travail avec le centre de développement MA’AN.

Nous sommes hébergés par le Dr Raafat Alyadi, directeur de l’hôpital Al Wafa dans le camp de Nuseirat. C’est un grand homme. On dirait qu’il ne dort jamais, il est en permanence en mouvement, il gère une énorme équipe de médecins et d’infirmières, garantit les besoins de l’hôpital autant qu’il peut, communique tous les jours avec les ONG et les donateurs, s’assure que tout son personnel est approvisionné en nourriture et en produits de première nécessité.

Comme notre organisation n’avait pas d’agence à Nuseirat, il n’a pas hésité à nous proposer un bureau avec électricité et internet pour faciliter notre travail.

Après une longue journée à l’hôpital Al Wafa, nous avons marché jusqu’au marché pour acheter ce qu’on peut y trouver pour le déjeuner de demain. Comme il n’y a pas d’électricité, pas de réfrigérateur, on ne peut garder aucun légume frais, on doit acheter ce dont on a besoin au jour le jour. Après une longue journée, c’est une marche de 2,5 km jusqu’à la maison. Quelquefois, nous arrivons à trouver une charrette de bois tirée par un âne et nous montons à bord. Quelquefois non, et nous marchons chargés de nos sacs avec les ordinateurs et tout ce que nous avons acheté pour le lendemain.

Par chance, après 20 minutes de marche nous croisons un âne qui va dans la région de Sawarha, là où nous habitons. La charrette de l’âne est conduite par deux enfants. Un d’environ 13 ans et l’autre d’environ 9 ans.

Ils proposent un tarif de 3 shekels chacun. Nous acceptons. Après quelques minutes, nous entendons une énorme explosion. Nous sommes secoués. Abeer dit : « C’est tout près.”

Le jeune conducteur dit très calmement : « Non, c’est à au moins 1 km au sud. C’est loin. »

Abeer répond : « Comment le sais-tu ? »

Le garçon : « Je le sais. Vous devez le savoir »

Abeer : « Pourquoi devons-nous le savoir ? »

Le garçon : « C’est la première fois que vous assistez à une guerre à Gaza ? Vous n’êtes pas d’ici ? »

Abeer : « Oui, nous sommes d’ici. »

Le garçon : « Bizarre. Vous devriez pouvoir identifier le bruit des explosions et calculer où elles peuvent être. Vous devriez être aussi capable de faire la différence entre un bruit de missile et celui d’un tir d’artillerie. » 

Abeer : « Comment t’appelles-tu ? »

Le garçon : « Ahmad. »

Abeer : « Quel âge as-tu ? »

Ahmad : « 9 ans. »

Abeer : « Vas-tu à l’école ? »

Ahmad : « Pas en ce moment, vu qu’elles sont toutes devenues des abris, mais oui, je suis en CM1 à l’école primaire. »

Abeer : « Et en ce moment ? Que fais-tu ? »

Ahmad : « Comme vous pouvez voir, j’aide ma famille en travaillant depuis la mort de mon père. »

Abeer : « Quand est-il mort ? »  

Ahmad : « Il y a deux semaines, quand ils ont bombardé le supermarché au marché de Nuseirat. Il passait par-là quand c’est arrivé. »

Abeer : « As-tu des frères ? »

Ahmad : « Oui, (il montre du doigt l’autre garçon). C’est Hasan, mon grand frère et j’ai deux petites sœurs à la maison et ma mère. »

Abeer : « Que penses-tu qu’il va arriver Ahmad ? »

Ahmad : « Et bien, le rêve des Israéliens est de voir Gaza vide, à tout prix. Ils vont continuer de frapper, bombarder, détruire, tuer jusqu’à ce qu’ils nous expulsent ou nous tuent tous. »

Abeer : « Et d’après toi que devrions-nous faire ? »

Ahmad : « Faire ce que nous sommes en train de faire. Rester et vivre. »

 

Mauvais fils

Oui, ma mère est en colère contre moi, et elle a raison de l’être, elle doit l’être, je suis un mauvais fils.

Je suis rentré du travail aujourd’hui et elle pleurait. Oui, ma mère grabataire de 83 ans était en train de pleurer. Tout d’abord elle a refusé de dire pourquoi, elle n’arrêtait pas de répéter : « Je veux rentrer à la maison. Ramène-moi à la maison. »

Je lui ai expliqué de nombreuses fois que c’était devenu impossible depuis le 12 octobre, depuis que nous avons quitté notre domicile de la ville de Gaza et que nous sommes venus ici à Nuseirat. Je lui ai dit de nombreuses fois que l’armée israélienne avait isolé la ville de Gaza et le nord en coupant la route au croisement de Netzarim, le croisement entre Gaza Nord et la région du centre de la Bande de Gaza.

Elle ne me croit pas. Elle dit que Netzarim est à Jabaliya, que ça n’a rien à voir avec la ville de Gaza. Tout ce que je peux dire l’exaspère encore plus et elle ne me croit absolument pas. Elle ne sait pas que c’est peut-être plus facile d’aller sur la Lune que dans la ville de Gaza sans se prendre un tir de sniper ou être tué par l’artillerie ou les bombardements.

J’ai baissé les bras, je n’essaie plus de la convaincre. Je m’assieds sur mon matelas en face de son lit et je l’écoute se lamenter.

« Tu n’es plus le fils que j’ai eu dans le temps, depuis que nous sommes ici, tu m’empêches de voir mes filles, mes fils et mes petits-fils. À la maison, ils passaient tous les jours, je pouvais les voir tous les jours. Maintenant je ne vois personne, je ne parle à personne. Tu me prives de tout, tu ne m’apportes pas de café ni de bonbons, de sucreries ou même de fruits, pas le moindre fruit. Avant tu m’apportais des bananes, des pêches, des dattes, des pommes, des fraises, des tas de fruits, maintenant tu ne m’apportes plus rien. Tu racontes que ce sont les Israéliens qui bloquent l’accès à Gaza. Et comment ? Comment veux-tu que je te croie ? Quand Aroki va venir, je vais lui dire à quel point tu as changé. Il avait l’habitude de m’apporter du namoura (pâtisserie de l’est). Depuis combien de temps ne m’en as-tu pas donné ? Tu sais bien que je l’aime. C’est ton ami, Aroki, qui lui s’en souvient et quand il nous rend visite, il m’en apporte toujours 2kg pas 1kg. Attends un peu qu’il revienne. Je lui dirai combien tu as changé. Combien tu es devenu méchant. Ce n’est pas croyable. Tu n’es plus le fils que tu étais. »

Comment est-ce que je peux blâmer ma mère ? Je ne peux pas. Je comprends que ce n’est pas facile à croire. Comment une personne censée pourrait croire que nous ne pouvons pas atteindre notre maison qui n’est qu’à 9km d’ici ? Comment ?

Comment se fait-il que je ne puisse pas trouver de café au marché ? Comment ?

Comment se fait-il qu’il n’y ait pas de sucreries, bonbons, fruits au marché ? Comment ?

Je n’en veux pas à ma mère, j’en veux à moi-même d’être incapable de m’envoler et de traverser toutes les frontières et d’arriver dans un lieu où je pourrais trouver des fruits, des chocolats, des sucreries, du café et tout ce que ma mère désire.  

Je m’en veux de ne pas avoir la capacité d’atteindre Khan Younis ou Deir El Balah ou Rafah et d’emmener mes frères et sœurs pour que ma mère puisse les voir.

Je m’en veux de ne pas avoir une baguette magique pour que je puisse réparer le réseau de communication par magie.

Je suis désolé, mère. Je t’en prie pardonne-moi d’être un mauvais fils.

 

De retour du marché

Ma sœur à Deir Al Balah m’a appelé hier soir en me suppliant de lui trouver des couvertures. Elle n’en a qu’une pour elle et sa belle-mère. Elle dort dans une salle de classe d’une des écoles près de la mer, ses trois fils dorment sous une tente en plastique dans la cour de l’école et n’ont aussi qu’une couverture pour trois. Je n’ai pas grand-chose non plus. Par chance, j’ai acheté deux bonnes couvertures bien épaisses il y a deux mois, en prévision des jours froids de l’hiver. Abeer m’a dit qu’il y avait trois couvertures supplémentaires que sa famille n’utilisait pas et qu’ils pouvaient s’en séparer. Vieilles, légères, mais que nous pouvons donner.  

Dans la matinée, nous sommes sortis. Abeer est allée à l’hôpital Al Awda et moi à l’hôpital Al Aqsa à Deir Al Balah. J’ai texté ma sœur pour qu’elle me retrouve là-bas, afin que je puisse aussi voir mon frère et sa famille qui ont trouvé refuge comme des milliers d’autres personnes dans la cour déserte de l’hôpital. 

Je suis arrivé là-bas à 9h20, j’ai fait la moitié de la route à pied, en charrette tirée par un âne sur 1km et puis en taxi pour le reste du trajet.

La tente de mon frère et sa famille fait 2m2. Pas de matelas, des pauvres couvertures, des pans de cartons en-dessous. L’espace de 2 mètres abrite tous leurs biens personnels en plus des deux places de couchage. Ils sont cinq. Ils prennent des tours dans l’espace de couchage. Deux personnes dorment un moment puis ils échangent. Pas de matelas, une couverture sur le sol et une couverture sur leurs corps. C’est tout ce qu’ils ont. L’impuissance est un sentiment morbide. Ma sœur n’était pas encore arrivée. Je ne pouvais pas rester. Je leur ai dit de prendre l’une des trois couvertures, d’en donner deux à ma sœur et suis parti. Je suis vite parti, honteux d’avoir une bonne couverture, d’avoir un toit au-dessus de la tête, d’avoir un matelas sous le corps. Il n’y pas de place pour abriter plus de gens dans la maison de mes beaux-parents, ils m’accueillent moi, ma mère, ma femme, la sœur de ma femme et son mari et enfants, deux de ses cousines et leurs enfants et bien sûr, leur famille, leurs parents et leurs sœurs. Pas d’internet depuis trois jours à Nuseirat, les téléphones portables passent difficilement, quasiment pas. Il n’y avait pas grand-chose à faire à l’hôpital Al Awda, c’était une petite journée de travail.

Nous sommes passés par le marché, moi et ma femme Abeer. Nous avons acheté quelques légumes et des médicaments pour la grippe. Il pleuvait. Sans arrêt. Pluie fine, pluie forte. Nous n’avons pu trouver qu’un âne avec une charrette sans capote, bien sûr. L’âne n’est pas plus rapide qu’un homme, avec ce lourd chargement de passagers et leurs courses, le trajet de 2.5 km du marché jusqu’à la maison a pris au moins une demi-heure. Après dix minutes de marche lente, il s’est mis à pleuvoir, d’abord une pluie fine, puis une pluie forte, très forte, les gouttes nous faisaient mal. Rien que nous puissions faire. Nous sommes restés assis dans la charrette, sans parler, sans un mot, jusqu’à ce que nous arrivions, trempés, trempés jusqu’aux os. Nous sommes rentrés, avons enlevé nos vêtements, séché nos corps et mis de nouveaux vêtements chauds et propres. Nous avons vidé nos sacs d’ordinateurs. Ils étaient plein d’eau. L’écran de mon ordinateur était rempli d’eau, je suis tellement inquiet qu’il soit endommagé. Je n’espère pas. 

Je me suis allongé sur mon matelas, j’ai tiré l’épaisse et douce couverture à moi et j’ai pensé à la famille de mon frère, à la famille de ma sœur et aux milliers de familles qui sont là-bas, dehors, sous des tentes en plastique qui ne protègent pas de l’eau, qui ne protègent pas du vent, qui ne protègent pas du froid. Il y a des centaines de familles qui n’ont même pas ces tentes à Deir Al Balah, à Khan Younis, à Rafah, dans la ville de Gaza, à Jabaliya, à Beit Lahia, in Zaytoun, à Shujaiya, à Mawasi. Je ne me sens pas coupable mais je me sens très mal, très impuissant, très faible. Je sens que je suis rien.

 

La liste de Schindler

Y a-t-il une liste de Schindler pour les Palestiniens de Gaza ?

Pause

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Pause

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Non. Il n’y a pas de liste de Schindler pour les Palestiniens de Gaza

 

Mère Courage (pas celle de Bertolt Brecht)

Près du mur de l’école, de l’abri, de nombreux vendeurs étalent leur peu de marchandises sur une vieille petite table en bois, ou une boite en carton, ou même une bâche en plastique posée sur le sol. Des petites quantités de conserves de viande, de conserves de thon, de conserves d’haricots, de cigarettes, de sucre, de riz. Certains ont des stocks qui valent 200 dollars et d’autres, toutes leurs marchandises ne valent pas plus de 30 dollars. Ils essaient de faire assez de bénéfice pour se nourrir pendant un jour ou deux. Parmi eux une dame, la quarantaine, avec un voile qui couvre presque tous ses cheveux, est occupée à faire cuire du pain dans un four fabriqué en boue. Des personnes font la queue pour acheter un ou deux morceaux de pain ou peu importe. De temps en temps, elle demande à son fils de 7 ou 8 ans d’alimenter le feu sous le four avec des bouts de bois – une scène typique à Gaza, particulièrement autour des abris scolaires.

Je prends place dans la file d’attente pour acheter du pain, quand un journaliste s’approche de la dame et lui demande de l’interviewer. Sans le regarder, elle dit « Vous voyez bien que je suis occupée. » Le journaliste est patient et respectueux. Il demande s’il peut la filmer dans le cadre du marché et de la vie dans les abris. Elle hausse les épaules, comme pour dire que ça lui est égal qu’il le fasse ou pas. Le reporter fait un signe au cameraman pour qu’il commence à filmer. 

Le journaliste :

Est-ce que vous faites ça depuis longtemps ?

La femme :

Faire du pain ? Un mois.

Le journaliste :

Vous avez construit le four en boue ?

La femme :

Non, je l’ai acheté à quelqu’un qui l’a construit mais qui ne pouvait pas l’utiliser. Il était trop vieux pour le faire.

Le journaliste :

Vous êtes d’ici ? Je veux dire du camp de Nuseirat ?

La femme :

(tout en travaillant, enfournant une boule de pâte dans le four, la retournant de temps en temps avec un bâton de bois) Non. Pas d’ici.

 

(s’adressant à un client)

Je n’ai pas la monnaie sur cent shekels. Trouvez de la monnaie et revenez.

Le journaliste :

D’où êtes-vous venue ? 

La femme :

De pas mal d’endroits depuis le 12 octobre.

Le journaliste :

Comme où ? 

La femme :

De Beit Hanoun. Quand ils ont commencé à bombarder, mon fils ainé et mon beau-père ont été tués. Les bombardements visaient la maison d’un voisin. Ils ont tous été tués.

Elle s’arrête de parler et continue à travailler. Le journaliste ne la bouscule pas. Elle lève à nouveau la tête, regarde le journaliste un instant, retourne à son four et reprend la parole.

La femme :

Nous sommes partis vivre dans ma maison de famille dans le camp de Shati, « le Camp de la Plage ». J’étais au marché avec ce jeune fils, quand nous avons entendu une énorme explosion venant d’une frappe aérienne. Je suis rentrée à la maison avec des légumes. Ils avaient bombardé une maison voisine et mes parents et mon mari avaient été tués. Ils étaient tous sous les décombres. J’ai reconnu mon mari par son pied qui dépassait des gravats. Il lui manquait un doigt de pied, il l’avait perdu dans un accident du travail en Israel il y a deux ans.

Il travaillait dans la construction. Quand l’accident a eu lieu, son patron n’a rien fait pour lui, il l’a renvoyé chez lui et ne lui a jamais permis de retravailler. Bien sûr, aucun dédommagement. En Israel, ils ne déclarent pas les travailleurs palestiniens officiellement, donc personne ne peut réclamer de dédommagements. Ils nous utilisent comme de la main d’œuvre bon marché, c’est tout. Mon pauvre mari n’a jamais arrêté de travailler jusqu’à sa mort.

(à son jeune fils) :

Arrête le bois, nous avons presque fini. 

(à un client) :

Ça vous fera 4 shekels.

Elle regarde le journaliste. Il est toujours là avec son micro tendu vers elle, le caméraman est focalisé sur elle.

La femme :

Donc, nous sommes allés dans la ville de Zahra, chez ma sœur qui est mariée et vit là-bas. Les bombardements nous suivaient. Ma fille et ma belle-mère ont été tuées. Nous sommes venus ici, moi et ce jeune garçon, la fille de ma sœur et ma sœur blessée. Nous sommes dans cette école. (Elle montre l’école derrière elle.)

Le journaliste :

Comment vous en sortez-vous ? Est-ce que l’UNRWA distribue de la nourriture à l’école ? 

La femme :

Oui. Ils viennent tous les 2-3 jours, donnent à chaque famille des conserves de nourriture, des biscuits, du savon, à peine de quoi se nourrir pour un jour. Mais bon, nous sommes toujours vivants.

Le journaliste :

Et l’eau ? L’hygiène ? Les toilettes ?

La femme :

C’est une autre histoire. Je me lève à 4 heures du matin pour faire la queue aux toilettes. À cette heure-là, il y a une file de 7 à 15 personnes. Si je suis en retard, je trouve une file de 50 ou 60. Je prends ma sœur blessée, sa fille et mon jeune fils avec moi. Nous faisons nos affaires et nous retournons nous coucher. Ils distribuent des bouteilles d’eau minérale. Nous ne les utilisons pas. Je les vends pour faire un peu d’argent. Ici nous survivons.

Le journaliste :

Que font les autres femmes ?

La femme :

Les autres femmes ? Et bien, il y avait une femme enceinte, nous l’avons aidée à accoucher dans la salle de classe. Elle a eu de la chance, son accouchement s’est bien passé, elle n’a pas eu besoin d’aller à l’hôpital. Nous nous occupons les unes des autres dans notre salle de classe. Ce n’est pas le cas dans les autres classes, toute la journée on entend crier, hurler, s’insulter, se disputer. Nous avons de la chance. Elles s’occupent de ma sœur et de sa fille de 2 ans quand je ne suis pas là.

Le journaliste :

Comment trouvez-vous le bois pour le four ?

La femme :

Au début c’était facile, je ramassais des bouts de bois dans les rues, dans le verger d’olivier pas loin. Puis j’ai commencé à l’acheter auprès des vendeurs de bois. C’était 1,2 shekel le kilo pour commencer et le prix a augmenté, comme tous les prix, maintenant c’est 3 shekels le kilo. Tout le monde fait du feu maintenant, vu qu’il n’y a plus de gaz de cuisine ni de carburant. Il manque de tout.

La femme commence à ranger, éteint le feu, ramasse les bouts de bois qui ne sont pas encore brulés et couvre le four avec une plaque. Elle prend son fils dans les bras et se dirige vers l’école. Le cameraman la suit avec son objectif jusqu’à ce qu’elle disparaisse à l’intérieur de l’école.

 

Essence, pain et peur

Hier, j’ai décidé de conduire ma voiture malgré le fait qu’il n’y ait pas d’essence pour remplacer ce que je consomme.

Je me suis assuré qu’il y avait assez d’essence pour faire 68km, en me fiant à la jauge de carburant.

Mais hier était une journée spéciale. J’ai enfin réussi à avoir du gaz de cuisine, la moitié d’un cylindre de gaz de 6kg, assez pour deux semaines. Je vais éviter à ma femme Abeer, à son père et à ses sœurs de faire du feu pour cuisiner et pour subvenir aux besoins quotidiens, d’autant plus que c’est l’hiver et que certains jours pluvieux rendent la mission d’allumer un feu impossible. D’autre part, c’est le tour de mon beau-père de recevoir de la farine à pain de l’UNWRA – 2 sacs de 25kg – suffisamment pour deux semaines aussi. Mais attendez, je pense que j’ai besoin d’élaborer un peu plus au sujet du bloc Numéro 6, du camp de Nuseirat et de la distribution de la farine à pain.

UNWRA (l’Office de Secours et de Travaux des Nations Unies pour les Réfugiés) a commencé cette distribution de farine à pain à toutes les familles de la Bande de Gaza fin octobre. Mais comme il n’y en a pas assez et que les aides en nourriture entrent à Gaza en quantités limitées, UNWRA a décidé de procéder par ordre de priorité. Fin octobre, ils ont donc annoncé qu’ils distribueraient aux familles de 11 membres et plus. Après deux semaines, ils ont commencé à distribuer aux familles de 8 à 10 membres. Après 3 semaines, ils distribuaient aux familles de 7 membres. 

Et là, avec ce système, on ne parle que d’un seul exemplaire distribué à tous les membres. 

Depuis quelques jours, ils ont commencé à distribuer aux familles de 6. C’est donc le tour de mon beau-père ; ils sont une famille de 6. Dans ma propre famille nous sommes 3 ; moi, ma femme Abeer et ma fille Salma. Je ne sais pas quand je recevrai de la farine à pain, et ce ne sera qu’un sac de 25kg.

La priorisation est une bonne idée, mais ceux de moins de 10 membres, de moins de 7, de moins 6, de moins 4, comment s’en sortent-ils pour vivre, pour manger, en attendant de recevoir ce trésor ? Alors que tous les types de profession sont complétement gelés, aucun travail, aucun emploi, aucun revenu, que la vie s’est arrêtée et que rien ne se passe excepté la guerre et la longue quête des repas quotidiens, ou plutôt de quelque chose, n’importe quoi, à manger chaque jour.

Quoiqu’il en soit, Abeer attendait à l’hôpital Al Awda à la fin de sa journée de travail. J’ai acheté de la nourriture pour demain et suis allé chercher Abeer pour rentrer à la maison.

Impossible de démarrer la voiture !!!  

J’ai essayé encore et encore jusqu’à ce qu’Abeer me demande d’arrêter sinon j’allais abimer quelque chose. Tout ce que je sais des voitures, c’est comment les conduire. Mais je sais que ceux qui travaillent comme chauffeurs connaissent tout des voitures, j’ai donc approché un des ambulanciers de l’hôpital d’Al Awda et lui ai demandé de l’aide.

En moins d’une minute, il a dit : « Pas d’essence. »

« Quoi ? Pas d’essence ?!! Mais j’en avais gardé dans la voiture. »

Il a demandé : « Quel type de carburant mets-tu dans ta voiture ? »

J’ai répondu : « Du benzène. »

 « Quand as-tu conduit ta voiture pour la dernière fois ? »

« Il y a presque 2 mois. » 

« Tu sais que le benzène s’évapore ? Il s’évapore lentement. » 

 

Oh mon Dieu. Comment ai-je pu ignorer ce simple principe physique ? Quelle solution trouver ? Il ne reste plus du tout de carburant sur le marché.

Abeer a proposé : « Pourquoi ne pas demander au Dr Rafaat, le directeur de l’hôpital d’Al Awda ? Ils devraient en avoir. »

J’étais vraiment intimidé, embarrassé, mais je l’ai fait. Le Dr Rafaat a été comme d’habitude plus que serviable. Il m’a fourni 1 litre, qui était tout ce dont j’avais besoin pour conduire les 3km du retour chez moi et garer ma voiture une bonne fois pour toutes.

Le lendemain, en arrivant à l’hôpital j’ai senti que quelque chose n’allait pas. Les gens circulaient rapidement, beaucoup parlaient de zones sommées d’être évacuées, discutaient de cartes et de messages SMS.

Je suis allé au bureau du Dr Rafat. Beaucoup de gens. Un des employés avait connecté son ordinateur portable à l’écran de télévision. Il y avait une carte des blocs sur l’écran. En quelques minutes j’ai compris la situation. L’armée israélienne avait largué des lettres d’avertissement sur le camp de Bureij et sur une partie du camp de Nuseirat, et envoyé des messages au hasard à beaucoup de gens dans ces zones leur demandant de tous partir, littéralement, et d’aller à Deir Al Balah. Le personnel de l’hôpital essayait de comprendre si l’hôpital se trouvait dans la zone menacée ou pas. Où les gens vont-ils aller ? Deir Al Balah est complètement plein. Les maisons, l’école, les bâtiments publics, les mosquées. Il y a des tentes partout dans les rues. La zone à évacuer indiquée sur la carte abrite au moins 150 000 personnes. Où vont-ils aller ?  

Et vous réalisez ce que ça implique d’évacuer une zone et d’en faire une zone de guerre ? Les Israéliens vont commencer à mettre en place une ceinture de feu comme ils disent. Vous vous souvenez de ce qu’est une ceinture de feu ? C’est pilonner, bombarder et détruire des zones entières, de nombreux immeubles, vider complétement des quartiers entiers, les écraser au sol, sur les têtes de ceux qui n’ont pas d’endroit où aller. 

Dr Rafaat a dit fermement « Même si l’on se trouve dans cette zone l’hôpital ne fermera pas. Nous restons. Nous sommes là pour aider les malades et les blessés et c’est ce que nous allons continuer à faire. »

Note 1 : L’antenne principale de l’hôpital Al Awda au nord de Gaza a été attaquée, envahie, détruite et trois médecins ont été tués. Beaucoup d’autres personnes ont été tuées là-bas. L’hôpital a été leur cimetière. 

Note 2 : Je suis toujours au camp de Nuseirat. La maison de mon beau-père est en dehors de la zone menacée mais ne le sera plus bientôt, et alors, sincèrement, je ne saurai pas quoi faire, avec deux vieilles femmes grabataires, plus 22 autres personnes ; hommes, femmes, enfants et ma femme, Abeer. 

Note 3 : J’ai vraiment peur.

 

Peur, solitude

Depuis le début de cet horrible massacre et de la tuerie du peuple gazaoui, je n’ai pas cessé d’avoir peur. Le genre de peur que tu penses maitriser en t’occupant de ta famille, en restant occupé, en satisfaisant leurs besoins, en accompagnant le travail de tes collègues, les thérapeutes et les animateurs sociaux dans les abris, en écrivant ton journal et en le partageant avec tes amis dans le monde entier. Le genre de peur que tu gardes en toi et que tu ignores, alors qu’il y a de bonnes raisons d’être terrifié et paniqué – les bombardements, pilonnages, tirs, destructions aléatoires, le nombre de personnes tuées et blessées, qui atteint plus de 27 000 tuées et plus de 54 000 blessées. Et malgré tout, je la garde bien enfouie en toi.

Depuis hier, mes sentiments sont différents. Ma peur est différente. Depuis que l’armée israélienne a donné l’ordre de partir aux habitants du camp de Bureij et d’une partie du camp de Nuseirat, là où je suis déplacé, je ne ressens plus la même chose. J’aurais pu être tué avant, à tout moment, par n’importe lequel de ces bombardements, et pourtant maintenant je sens qu’ils se dirigent vers moi et ma famille.

Je n’ai que trois amis de la ville de Gaza qui ont été déplacés à Bureij et Nuseirat. Les trois sont dans des zones où les gens ont été sommés d’évacuer et de partir. Hier, j’ai essayé de les joindre sur leurs téléphones portables. Ça ne marchait pas. J’ai marché jusque chez l’un d’eux. Il n’y était pas. C’était trop tard pour aller à pied chez les autres – un à Bureij et l’autre à Nuseirat près de Bureij, la route de Salahaldeen les sépare. Bureij est à l’est de la Salahaldeen, à la frontière avec Israël, et Nuseirat est à l’ouest. 

Aujourd’hui je me suis rendu à l’hôpital d’Al Awda. Le premier message venait de mon collègue et ami Mohammed :

Cher Hossam,

Je me prépare à partir pour Rafah avec ma famille. Je suis train de chercher de quoi construire une tente là-bas à Rafah. Je ne sais pas quand nous communiquerons ou quand nous nous reverrons. J’espère bientôt.

D’ici-là, prends soin de toi.

Mohammed.

Je ne sais pas pourquoi après avoir lu ce message, j’ai été submergé par la peur et je n’étais plus capable de la supporter. Je ne pouvais pas rester là. J’ai pensé à aller à Bureij pour prendre des nouvelles de mon ami Eyad. Les bombardements et des tonnes de tirs ciblés ont commencé hier soir. J’ai rejeté l’idée, je me suis senti lâche. 

Puis j’ai pensé à Maher : Il est à Nuseirat, je vais y aller. J’ai marché 2km et je suis arrivé pour constater qu’il n’y avait pas de voiture devant chez lui. C’est un immeuble de trois étages. Jusqu’à hier plus de 80 personnes y vivaient. Le frère de Maher, le propriétaire de la maison, était là, il rassemblait des affaires de la maison et les chargeait dans un mini-bus. Matelas, couvertures, farine à pain, valises, sacs…

  • Que se passe-t-il ? J’ai demandé
  • Nous partons.
  • Où est Maher ?
  • Il est parti hier avec sa famille, ils sont tous partis, ma femme et moi sommes les derniers.
  • Où ça ?
  • Rafah. Nous avons un frère qui vit là-bas, Maher et sa famille y sont allés. Ma femme et moi nous allons chez notre fille à Zawayda. 

Il n’y avait rien à dire. L’homme était occupé et se dépêchait de charger ses affaires.

J’ai dit : « Aurevoir, soyez prudents. »

En retournant à pied à l’hôpital d’Al Awda, je n’ai pas cessé d’avoir mon téléphone portable à la main et d’essayer d’appeler Eyad. J’ai essayé plus de 50 fois et tous les appels échouaient.

Tout à coup, je me suis arrêté. J’ai senti que quelque chose n’allait pas. J’étais pris de vertige, plus capable de marcher normalement. La peur m’a complétement envahi du sommet de la tête jusqu’à la plante des pieds. Je ne me sentais pas bien. J’ai continué à marcher. Arrivé à l’hôpital, je suis allé au bureau. J’ai commencé à rassembler mes affaires, l’ordinateur, le chargeur de téléphone, la petite batterie que j’utilise pour allumer des lampes LED. Une fois terminé et prêt à partir, je me suis rassis. Je ne voulais pas rentrer chez moi avec ces sentiments, dans cet état. Je devais me contrôler. 

En arrivant à la maison je discute avec Abeer de ce qu’il faut faire.

Elle a une sœur à Rafah, une veuve avec 5 filles qui n’habitent pas loin de l’hôpital d’Alnajjar, qui vivent dans une toute petite maison, un deux pièces avec un petit salon.  Faut-il aller là-bas ? Faut-il y envoyer quelques-uns d’entre nous pour pouvoir se déplacer plus facilement et moins nombreux si quelque chose arrive ici ? Nous sommes à peu près 22 personnes. Peut-être que sa mère et sa sœur et la famille de sa sœur peuvent y aller demain et puis nous pourrons décider de ce qu’il faut faire ensuite.

Nous n’avons pas encore décidé. Alors que nous discutons toujours des options possibles, son frère, sa femme et trois enfants arrivent avec leurs bagages. Ils étaient à Nuseirat, pas loin de la zone à évacuer. Il vient donc se réfugier dans la maison de son père. Normal.

Et ensuite ? Nous arrêtons de discuter sans décider quoique ce soit. Il n’y a pas de lieu sûr dans la Bande de Gaza. Les gens se déplacent de lieu en lieu à la recherche d’une sécurité qui n’existe pas. Je suis l’un d’eux. Dehors c’est la tempête, le vent hurle, la pluie tombe à torrents et le froid m’envahi jusqu’aux os tandis que les bombardements continuent et cette fois pas loin du tout.

J’ai peur. Je me sens si seul.

 

Le troisième déplacement, à Rafah

J’ai enfin dû me décider – le frère de ma femme Abeer et sa famille, les cousines d’Abeer et leurs filles sont arrivés chez mes beaux-parents. Une maison pleine de femmes et d’enfants, certains d’entre nous devaient partir pour Rafah, la prochaine destination après la ville de Gaza et Nuseirat. Ils font tous partie d’une même famille. Je suis l’intrus. J’ai décidé de prendre ma mère avec moi et de partir. Abeer a décidé de rester avec ses parents et ses sœurs. Nous devons être désormais séparés. Je ne sais pas pour combien de temps. Je ne sais pas si nous allons nous revoir.

Ça n’a pas été évident de trouver un taxi pour Rafah, j’ai dû marcher de Sawarha jusqu’à la route de Salahaldeen où se trouvent les taxis, 5km de marche, presque de course en réalité. Il était 14h40, la nuit allait tomber dans moins de 3 heures. Je devais être à Rafah avant la nuit. Se rajoute une autre peur, une autre incertitude : l’obscurité. 

J’ai trouvé un taxi qui demandait beaucoup d’argent. Pas d’autre choix que d’accepter. 100 dollars, presque 20 fois le tarif normal. Nous sommes retournés à Sawarha, j’ai chargé nos affaires, deux matelas, deux couvertures, deux sacs de vêtements. Un cylindre de gaz de cuisine à moitié plein, assez pour deux semaines.

Á ce moment-là, je ne savais toujours pas où aller à Rafah. J’ai appelé un ami sur place pour qu’il me trouve un endroit. Je savais que je lui demandais une mission impossible. Plus d’un million de personnes ont été déplacées à Rafah, une ville de moins de 100 000 habitants qui accueille aujourd’hui 10 fois plus que sa population initiale.

Au départ de Nuseirat, nous avons pris la route de la mer, angoissés, contrariés, avec la marine israélienne à l’horizon et toutes les histoires de bombardements et de personnes tuées sur cette route en tête. En arrivant à Khan Younis, l’ouest de Khan Younis, la région de Mawasi, qui est un endroit presque inhabité, une région agricole. Nous avions l’habitude d’y aller en voiture et de passer nos weekends, pour échapper à la foule et aux bruits de la ville, la ville de Gaza. Incroyable de voir ce que c’était devenu : des milliers et des milliers de gens sur la route principale, qui est devenue une espèce de marché aux puces, avec des stands de nourritures, de vêtements d’occasion et autres. De chaque côté de la route principale, des centaines de tentes fabriquées avec des pauvres bâches en plastique.

En arrivant à Rafah, même spectacle, même situation en deux fois pire. Des foules de gens partout, des tentes partout, des vendeurs à la sauvette partout. Les gens se déplacent dans tous les sens, dans un sens et dans l’autre, un immense chaos. De la poussière, des détritus partout, des ruines partout, des maisons bombardées partout. Gris et noir sont les couleurs dominantes, comme si les couleurs de la vie avaient été effacées de Gaza. Les arbres dans les rues sont tous coupés, les gens les coupent pour faire du feu. Plus de vert, même le ciel en cette saison cache sa couleur bleue et affiche sa couleur grise, lugubre.

Certains de mes amis qui sont arrivés à Rafah plus tôt sont sous des tentes dans les rues, des tentes qui ne protègent pas du froid ou de la pluie, mais c’était leur seule option, leur seule solution. Qu’est-ce que j’allais faire avec ma mère grabataire de 83 ans ?

Tout le long du trajet j’ai essayé d’appeler mon ami mais il n’y avait pas de réseau. J’ai essayé plus de 60 fois jusqu’à ce que ça finisse par marcher. Il m’a dit d’aller à sa maison familiale à Rafah. Je savais déjà qu’ils n’avaient pas d’espace, pas de place pour la moindre personne en plus. Je savais qu’ils abritaient plus de 100 personnes là-bas. En arrivant chez lui. Il m’a accueilli avec un grand sourire. 

  • C’est ton jour de chance ou quoi ?
  • Pourquoi ? Quoi ?
  • J’ai demandé à un ami qui a des relations de rechercher un appartement à louer. C’est un riche homme d’affaires mais il n’a pas pu trouver d’endroit à louer. 
  • Et donc, il y a du nouveau ?
  • Il m’a redemandé « Qui a besoin de ce logement ? » et je lui ai dit que c’était pour mon ami et sa mère grabataire. Il a décidé de te loger toi et ta mère chez lui.
  • Vraiment ?! Je ne veux pas déranger les gens.
  • Ne t’inquiète pas, allons-y.

Il est monté dans la voiture avec nous et a guidé le chauffeur jusqu’à l’adresse de son ami.

Nous sommes arrivés devant un immeuble luxueux de trois étages, bordé d’une cour avec un toit en bois décoré.

L’homme était là, il nous attendait avec un grand sourire, très amical et accueillant.

Il a demandé à ses fils de décharger nos affaires, ils ne m’ont pas laissé porter quoique ce soit. Au rez-de-chaussée il y avait une grande pièce à vivre et une chambre avec des WC attenants. L’homme a dit : « J’espère que ça vous convient. »

J’étais sans voix. Je ne pouvais pas exprimer mon sentiment de gratitude mais n’arrêtais pas de dire : « merci, merci. »

J’ai mis ma mère au lit. Ils ont apporté de la nourriture et m’ont proposé de prendre une douche. Une douche ! Incroyable. Une douche chaude. Première fois en trois mois, jusqu’à maintenant je me lavais le corps en utilisant un bidon en plastique avec de l’eau froide.

Ma mère était tellement fatiguée par le voyage. Elle s’est endormie.

Après la douche, je suis allé dans la cour sur le côté de la maison. Il y avait des hommes autour d’un feu qui préparaient un pot the thé. Nous sommes restés assis à bavarder jusqu’à 8h du soir. Puis ils sont tous allés se coucher. Ils n’ont pas cessé de me demander si j’avais besoin de quoique ce soit, ils n’ont pas cessé de me dire « Ta mère est notre mère, tu ne devrais pas t’inquiéter pour elle. »

J’ai dormi. Ma mère a dormi.

 

Terreur et torture

Après deux jours à Rafah, je me suis calmé. Je m’implique plus dans mon travail et je ne suis pas inquiet de laisser ma mère pendant 5 heures chez Abu Khaled. Cette famille merveilleuse qui ne me connaissait pas, nous a pourtant accueillis ma mère et moi, nous traite comme la famille, prend soin de ma mère quand je suis sorti et même quand je suis là. Les communications sont coupées depuis un jour et demi. Impossible de joindre ma femme et sa famille. Les frappes et les bombardements sont concentrés sur la région du centre, principalement sur Bureij, Maghazi et Nuseirat où j’ai laissé ma femme. Les mots ne peuvent pas expliquer ce que je ressens. J’ai beau essayer de joindre sa famille par téléphone, essayer des milliers de fois chaque jour. Ça ne marche pas.

Mes frère et sœur avec leurs familles et d’autres parents, 25 personnes environ, sont restés dans la ville de Gaza. Ils ne voulaient pas quitter leurs maisons. Cinq familles rassemblées dans deux appartements au milieu de la rue Saftlawi, au nord de la ville de Gaza, là où les communications sont coupées depuis plus d’un mois. Je ne sais rien d’eux; ils ne savent rien de moi. 

Aujourd’hui le fils de mon frère m’a appelé de l’hôpital d’Al Aqsa où lui, son frère, sa mère et son père (mon frère ainé) ont trouvé refuge sous une tente en plastique dans la cour de l’hôpital. Sa voix n’était pas normale :

  • J’essaie de t’appeler depuis ce matin. (Il était 16h50.)
  • Que se passe-t-il ? Comment va ta mère ? Ton père, ton frère ?
  • Oncle Sofian, Tante Taghrid…
  • Que leur arrive-t-il ? Qu’est-ce qu’il s’est passé ?
  • (Pleurs) Je ne sais pas.
  • Qu’est-ce que tu veux dire ? S’il te plait, dis-moi.
  • J’ai rencontré un voisin de mon oncle, il m’a dit que le grand immeuble derrière chez eux avait été bombardé et qu’il était tombé sur leur maison. La maison s’est effondrée et a été complètement détruite.
  • Et ton oncle, ta tante, leurs familles ? Étaient-ils à l’intérieur ? Étaient-ils partis avant ? (Il recommence à pleurer). Je t’en prie, réponds-moi.
  • Je ne sais pas.
  • Comment ça ? Demande au voisin.
  • Il ne sait pas.

Nous avons été coupés. J’ai essayé de rappeler son portable plusieurs fois, le portable de son frère, celui de son père. 

Il est 22h25 et je suis toujours en train d’essayer de joindre quelqu’un pour savoir quelque chose.

Jour et nuit 

Je me lève tous les jours à 6h30. Mon hôte est incroyable. Dès 6 heures, il est dans la cour sur le côté de la maison à préparer le petit-déjeuner et du thé chaud. Il ne m’autorise pas à partir sans petit-déjeuner. Il prend des nouvelles de ma mère et ne cesse de me demander si elle ou moi avons besoin de quoique ce soit.

Je pars à 8h pour le bureau de l’association, l’agence de développement MA’AN, à Rafah. Un monde fou, des personnes venant de partout, de nombreuses associations qui n’ont pas de bureau, qui essaient de superviser les interventions mises en place pour les gens. Rafah, qui comptait 170 000 habitants, accueille aujourd’hui plus d’un million de personnes, dont au moins la moitié est dans les rues, sous des tentes faites de bâche en plastique qui ne protègent ni du froid, ni de la pluie. Mais c’est ce qui est disponible. Le marché en centre-ville est surpeuplé. On dirait que le million de personnes s’est rassemblé dans le centre-ville.

Je réalise que nous faisons beaucoup plus qu’assurer un support psychologique et social, nous distribuons de la nourriture, nous construisons des cuisines et fournissons des repas chauds, nous distribuons des trousses d’hygiène et des kits de dignité aux personnes déplacées, nous distribuons des réservoirs d’eau aux abris et autres collectivités de personnes déplacées, nous distribuons des vêtements pour les enfants, nous essayons d’acheminer des tentes de meilleure qualité pour les gens, nous employons du personnel pour faire un ménage quotidien dans les écoles et principalement dans les toilettes. Tout ça, comme ce que fait l’UNRWA, comme tout ce que les organisations humanitaires apportent, ne répond pas aux vrais besoins des gens. Avec l’arrêt de la vie normale, plus personne n’a aucun type de revenu à Gaza, tout ce que les gens cherchent c’est un abri et de la nourriture. 2,2 millions de gens. Mais ce dont les gens ont besoin par-dessus tout, c’est de sécurité et de dignité. Il n’y en a plus.

Je participe à tout ça en tant que membre de l’équipe de secours de MA’AN. Je n’ai pas l’occasion de penser à quoi que ce soit. Je suis comme une abeille dans sa cellule de cire. Mais je ne peux pas rester au bureau plus de 5 heures. Je dois retrouver ma mère qui panique si je ne suis pas auprès d’elle à 14h.

De retour à la maison, je vais aussitôt voir ma mère qui va me reprocher d’être en retard que je sois en avance ou en retard. Je lui fournis ce dont elle a besoin, puis essaie de me reposer.

Me reposer, je déteste !!! Quand j’essaie de me reposer, je commence à penser. Qu’est-il arrivé aux familles de mon frère et de ma sœur ? Sont-ils vivants ? Ont-ils survécu ? Peut-être que certains sont morts et d’autres ont survécu. Ma femme Abeer et sa famille – aucun contact ces trois derniers jours. Je vais aller à Nuseirat demain pour m’assurer qu’ils vont bien. Je voulais y aller plus tôt mais je n’ai pas pu.

Quand est-ce que ce cauchemar va s’arrêter ? A-t-il au moins une fin ? Quel genre de fin ? Á quoi va ressembler la vie dans les villes et villages complètement détruits ? Qui sera l’autorité en charge ? Une nouvelle occupation militaire israélienne ? Le gouvernement corrompu de Ramallah ? Le Hamas à nouveau ?

J’essaye de m’occuper avec ma famille d’accueil autant que je peux pour éviter de penser, mais la nuit tombe. Des pensées sombres m’envahissent, je m’endors je me demande bien comment et me réveille le matin fatigué comme si je n’avais pas dormi, comme si je ne m’étais pas reposé du tout. 

 

Horreur et soulagement

Six jours sans aucune nouvelle des familles de mon frère et de ma sœur. Depuis que mon neveu m’a dit que l’immeuble derrière chez eux avait été bombardé et qu’il s’était écroulé sur leur maison. Impossible de savoir s’ils étaient à l’intérieur ou s’ils étaient partis avant. Je n’ai pas arrêté d’essayer de les joindre mais les communications entre le nord et le sud sont coupées.

Aujourd’hui d’autres nouvelles terribles :  Alors que j’appelais ma fille au Liban, ce qui est bien plus facile que d’appeler ma femme dans la région du centre, elle m’a dit que sa mère, ma femme, était en panique. Elle a vu une vidéo d’un blessé qui était transporté à l’hôpital Al Aqsa et qui est mort avant d’arriver en salle d’opération et elle pense que c’est son frère. Salma m’a envoyé la vidéo. Il n’y avait pas moyen de reconnaitre la personne, son visage était en grande partie caché, son corps ressemblait à celui du frère de ma femme, mais attendez !! Le frère de ma femme est dans la ville de Gaza, même s’il était blessé il ne serait pas transporté à l’hôpital Al Aqsa dans la région du centre. La route entre la ville de Gaza et la région du centre a été complètement coupée depuis plus d’un mois et demi. J’appelle Abeer, mais n’arrive pas à la joindre. Elle a dit à Salma qu’elle allait à l’hôpital Al Aqsa pour vérifier. J’appelle mon neveu, le fils de mon autre frère qui a trouvé refuge avec sa famille dans ce même hôpital. Après plusieurs appels, je finis par l’avoir. Je lui demande d’aller à la morgue pour vérifier si le frère d’Abeer n’est pas là-bas parmi les martyrs. Il me rappelle après une heure. Il me dit que les 30 corps qui sont arrivés entre hier et ce matin sont anonymes et qu’il ne connait pas le frère d’Abeer, qu’il ne peut donc pas m’aider. Mais il continue de parler et me dit qu’il a fini par avoir des nouvelles de la ville de Gaza ; que mon frère, ma sœur et leurs familles sont en sécurité. Ils ont quitté leur maison avant l’invasion de leur quartier et avant le bombardement de l’immeuble derrière chez eux.

  • Comment tu le sais ?

Un voisin qui avait une carte Sim de chez Cellcom (une société de communication israélienne) l’a appelé et lui a dit que mon frère était allé dans un abri scolaire loin de leur quartier et que ma sœur était allée dans un autre abri scolaire dans le nord.

Je continue d’appeler Abeer sans succès. Je contacte Salma. Abeer l’avait enfin appelée et lui avait dit que le cadavre qu’elle croyait être son frère n’était pas son frère, mais qu’elle n’avait quand même pas de nouvelle de lui depuis plus d’un mois.

Je souffle un peu après des heures d’horreurs et de tension. Je garde espoir.

 

Abo Khaled Abdel’Al

Un homme de 50 ans, grand, costaud, empâté ; une allure de géant mais un visage d’enfant. Il est d’une famille respectable de Rafah. Il a débuté dans la vie comme manœuvre dans le bâtiment en Israel, puis comme coiffeur, mais c’était un homme ambitieux. Il avait rêvé qu’il serait un jour un homme d’affaires. Il a poursuivi son rêve et il est devenu ce qu’il voulait être. Aujourd’hui c’est un homme d’affaire connu et respecté dans la Bande de Gaza.

Il vit avec sa famille dans une grande maison. Trois étages, avec au premier étage un grand salon, une chambre et une salle-de-bains.

Sa cour d’entrée est aussi longue que sa maison. Il en a fait un lieu pour recevoir ; un feu pour faire du thé et du café est allumé de 6h du matin jusqu’à 9h le soir. La porte de la cour est toujours ouverte, toute personne qui passe par-là est invitée à se reposer et à boire du thé. Il reçoit des centaines de gens chaque jour. 

La famille vit au second et au troisième étage. Le sous-sol de la maison est un grand espace du stockage. C’est un homme de principes, honnête, respectueux et généreux.

 

Agonie

Aujourd’hui je suis allé à Sawarha pour voir ma femme et lui apporter de la nourriture et des produits hygiéniques qui sont devenus très difficiles à trouver à Sawarha. J’ai quitté la maison à 8h30 du matin.

Á Rafah, il y a une foule inimaginable. Se déplacer, marcher sur 100 mètres prend au moins 10 minutes.  Une ville de 200 000 habitants avec une infrastructure précaire accueille 1 million de gens. (Je parlerai de Rafah une autre fois.)

J’ai cherché un taxi pour Sawarha. Le prix normal est 1.5 dollar. Le premier taxi demandait 150 dollars. Je suis passé à un autre, j’ai marchandé le prix et je n’ai finalement pas trouvé moins cher que 65 dollars à condition qu’il prenne d’autres passagers en route. Je n’avais pas le choix. Nous avons commencé à rouler. 30 minutes pour sortir de la ville en direction de Khan Younis mais sans vraiment y aller, vu qu’il y a une invasion israélienne là-bas. Avant d’arriver à Khan Younis, le chauffeur a pris des routes dont je n’avais aucune idée, jusqu’à ce que nous arrivions sur la route de la mer. 

Des tentes partout, des gens partout, des vendeurs de produits alimentaires distribués par les organismes humanitaires partout, ils occupent et envahissent toute la rue. À plusieurs reprises, la voiture n’avançait pas plus vite qu’un piéton, Nous avons rejoint Deir Al Balah, puis Zawaida, puis Sawarha. Une distance de 3km a pris plus d’1 heure et 20 minutes. Une longue file de voitures, de camions, de charrettes tirées par des ânes, toutes sortes de véhicules remplis de gens, de matelas, d’affaires, de cylindres de gaz, de jerricanes d’eau, de farine à pain, des véhicules pleins à craquer, les marchandises ficelées avec des cordes, tous se dirigent vers le sud, expulsés de Nuseirat. C’est l’image du Jugement Dernier. Les gens sont épuisés, désespérés, dégoutants. Les hommes ne sont pas rasés, les enfants crient partout, terrorisés. On peut sentir la peur. On peut toucher la peur. Ils vont à Rafah, sans savoir ce qu’ils vont y faire. Tout le monde sait que Rafah est complètement plein ; pas seulement les maisons, les immeubles ou les bâtiments publics mais les rues, les parcs, les trottoirs sont entièrement remplis de tentes et de gens. Ils fuient les bombardements et l’invasion militaire. Ils sauvent leurs peaux mais n’ont aucune idée où aller et de ce qui peut leur arriver. Des volontaires essayent de faciliter la circulation mais c’est une mission quasi impossible. Des voitures arrêtées, en panne, pas de bas-côtés pour les pousser hors de la file de circulation. La route passe aussi par des abris scolaires sur la route du bord de mer, ce qui n’arrange rien, des centaines de vendeurs à la sauvette devant les écoles, des milliers de gens qui vont, qui viennent, qui bloquent la route. J’avais peur d’être en retard. Je devais être de retour à 13h ou ma mère allait s’inquiéter.

Le trajet Rafah-Sawarha prend normalement 20 minutes même avec les embouteillages habituels. Je suis arrivé à 11h30. Sawarha était calme. C’est à 2,5 km du centre de Nuseirat mais l’invasion continue. L’armée israélienne a commencé par envahir une petite partie de Nuseirat il y a deux semaines. Aujourd’hui, ils ont envahi presque tout le camp, laissant derrière eux des immenses ruines et des centaines de morts. Bombardements, tirs d’artillerie, violentes fusillades.

J’avais conclu avec le chauffeur de taxi qu’il m’emmène à Sawarha et qu’il me ramène à Rafah, j’avais donc moins de 10 minutes avec Abeer. Je me suis assuré qu’elle et sa famille étaient tous en vie mais aucun d’eux n’allait bien.

Buddy, mon chien, était si heureux de me voir. J’étais tellement heureux de le voir moi aussi. Il n’arrêtait pas de me sauter dessus et de me tourner autour. Je ne veux pas partir. Je veux rester avec ma femme et mon chien. Je veux rentrer chez nous. Je veux me poser, m’allonger sur mon lit ou m’assoir sur mon balcon avec ma femme, ma fille et mon chien, prendre un café comme nous avions l’habitude tous les soirs. J’ai besoin de repos et de tranquillité. Rien de plus.

 

Retour à Sawarha à nouveau. 

Jeudi, je suis allé à Sawarha avec des provisions pour ma femme et sa famille – de la nourriture et des produits d’hygiène. 

Vendredi, Abeer a appelé, très angoissée et affolée. Les bombardements, les tirs d’artillerie et les frappes aériennes n’avaient pas arrêté à Nuseirat près de Sawarah. Les gens commençaient à évacuer le quartier. Il y avait des bombardements aléatoires près de chez eux, ils n’avaient pas dormi. Aux dernières nouvelles, la route de la mer est sécurisée du nord vers le sud mais personne n’est autorisé à circuler du sud vers le nord ou dans la région du centre. Ils ne peuvent pas partir tous seuls. Notre voiture est là-bas mais sans carburant. J’ai passé toute la journée à chercher 6 litres de benzène, juste assez pour rouler de Sawarah à Rafah dans le sud. Sachant le risque que je prenais en circulant vers le nord, je n’ai pas hésité une minute à y aller. Ils ne peuvent pas y arriver, ils sont 10 : 3 enfants, 4 femmes, un vieil homme et un jeune homme paralysé par la peur – je sais qu’il sera incapable d’aider. Je n’ai pu me procurer le carburant qu’à 21h, peu importait le prix (le prix normal est 2$/litre, j’ai payé 34$/litre pour 6 litres).

Un ami d’Abu Khaled, son associé, un homme que je ne connaissais pas jusqu’à maintenant, m’a proposé de m’emmener dans sa mini-jeep, de m’aider à transporter ma famille et tous les biens transportables comme les matelas, les couvertures, la nourriture, le gaz de cuisine, la bombonne de gaz et le gaz lui-même, des ustensiles de cuisine. Si nous n’emportons pas ces affaires-là, nous n’en trouverons aucune à Rafah.

Je ne saurai jamais le remercier assez. Il connaissait le risque. Il pouvait perdre sa voiture dans un bombardement, et pourtant il n’a pas hésité. Il a même rajouté qu’il avait le plein de diesel, que je ne devais donc pas m’inquiéter.

Nous avons roulé samedi matin très tôt, à 6h, la route principale entre Rafah et Khan Younis était complètement vide. Nous avons évité Khan Younis, vu qu’il y a une invasion israélienne là-bas, en tournant vers l’ouest 2km avant Khan Younis en direction de la route de la mer.

D’autres maisons et immeubles avaient été détruits depuis que j’étais venu l’avant-veille. Des pans de routes étaient quasi coupés par les gravats effondrés. Mais nous y sommes arrivés.

Le long de la route de la mer, de l’agitation – toutes sortes de voitures, de véhicules, de camions, de jeeps, remplis de marchandises et de gens, tous en direction du sud. Des gens au milieu des rues. Conduire et risquer le pire, mais nous n’avions pas le choix. Nous avons continué. Près de Deir Al Balah, la ville de la région du centre, des foules immenses de gens bloquent la route, circulent dans tous les sens, à la recherche de quelque chose nommé sécurité et abri. Beaucoup n’y arrivent pas.

Normalement, il n’y a que 22 km entre Rafah et Sawarha et ça prend 30 minutes en voiture mais aujourd’hui c’est différent. Je suis arrivé à 8h25 du matin. Ils étaient endormis après une longue nuit de bombardements, de pilonnages et de tirs massifs à faire trembler la maison. Ils s’étaient endormis, abattus par la fatigue et la peur. Ils avaient eu la bonne idée de tout préparer. Tout ce qu’ils avaient besoin de prendre était emballé et prêt à charger dans les voitures. J’ai mis le benzène dans notre voiture, chargé les marchandises, réparti les gens entre les deux voitures et démarré notre périple vers Rafah. Rafah, là où il n’y a plus aucune place.

Rafah, la ville la plus au sud de Gaza, aux frontières de l’Égypte, qui avait une population de 200 000 et une infrastructure précaire, comme toutes les autres villes et camps de la Bande de Gaza, accueille aujourd’hui un million deux cent mille personnes. Ne demandez pas comment. Évidemment pas dans des maisons – elles sont pleines. Partout où vous posez les yeux, dans tous les espaces possibles, sur tous les bords de route : des tentes, toutes sortes de tentes, des tentes (de bonne qualité) fournies par les organisations d’aide humanitaire, des tentes faites de bâches en plastique et en nylon, des tentes faites de morceaux de tissu. Plus d’un million de personnes sous des tentes, sans toilettes. Les gens, principalement les femmes, frappent aux portes pour demander d’utiliser les toilettes, les hommes font la queue devant les mosquées pour aller aux toilettes. Sans aucune installation, les gens font des petits feux devant des tentes pour se chauffer ou cuisiner. Des centaines de familles dans les rues n’ont pas eu de tente. Ils n’ont pas d’argent pour acheter du bois et des bâches en plastique et s’en faire une – ces matériaux de base sont devenus plus cher que l’or pour les pauvres gens. C’est ici à Rafah, que je dois amener ma femme et sa famille. Je crois que j’étais un ange dans une autre vie – je ne sais pas. Je n’y crois pas vraiment. Mais j’avais prévu une réunion avec mon équipe qui apporte un soutien psychologique et social aux enfants dans les abris scolaires. Je devais les retrouver samedi pour avoir de leurs nouvelles et leur procurer un peu d’aide, pour vérifier si je ne pouvais pas faire quelque chose pour leur faciliter le travail. J’ai donc appelé l’un d’eux pour repousser la réunion à un autre jour : Je m’occupe de ramener ma femme.

Ce merveilleux collègue de Rafah a commencé à appeler autour de lui, à la recherche d’un endroit pour les accueillir. J’étais au volant, près de Deir Al Balah, quand il m’a appelé pour me dire qu’il avait trouvé un magasin de 6m sur 2.5m, W.C inclus. C’est dans le centre de Rafah, au milieu du marché principal. Quelle chance ! C’est à 15 minutes à pied de là où je loge, chez Abu Khaled. Adjacent à l’hôpital Al Awda de Rafah. Nous sommes arrivés autour de 14h. Devant le magasin, une maison bombardée, des gravats dans la rue. Le propriétaire a fait venir des ouvriers pour les dégager. La porte du magasin était abimée. Il a amené un forgeron pour la réparer. La famille a attendu dans les voitures pendant une heure jusqu’à ce que le local soit presque prêt. Il y a encore du travail à faire à l’intérieur mais ce n’est pas un problème, le frère d’Abeer le fera. Ils étaient épuisés. Je leur ai apporté de la nourriture et suis parti. Je ne pouvais pas rester plus longtemps, je devais aller voir ma mère.

Deux heures plus tard, je suis passé voir comment ils allaient.  Aucun d’eux n’était content évidemment. Ils étaient tous tellement fatigués. Même notre chien était calme, assis dans un coin, et n’est pas venu vers moi comme à son habitude. L’endroit est un enfer. Horrible, inconfortable, sans lumière, des bougies, mais un million de fois mieux qu’une tente dans les rues. On ne peut pas se plaindre.

Je les ai laissés vers 17h. Il commence à faire nuit, je ne pouvais pas rester. Je dois être auprès de ma mère maintenant.

Demain sera un autre jour…..